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Des mythes anti-migrants qui alimente la xénophobie en Afrique du Sud

Des chiffres gonflés et un système d'asile dysfonctionnel alimentent la xénophobie bien plus que la migration elle-même.

Le 20 juin se célèbre la Journée mondiale des réfugiés dans un contexte d’hostilité sans précédent à l’égard des étrangers. En Afrique du Sud, cette journée survient dix jours avant l’ultimatum du 30 juin que le mouvement anti-immigrés « March & March » a donné aux ressortissants étrangers « sans papiers » pour quitter le pays et aux entreprises pour mettre fin à leurs contrats de travail.

Depuis avril, des manifestations anti-migrants à travers le pays ont causé la mort de certains d’entre eux, la destruction de biens et des déplacements de personnes. Et le phénomène n’est pas inédit. Depuis 2008, des migrants africains ont été sujets à diverses vagues de violence que le gouvernement a qualifiées d’incidents isolés plutôt que de problèmes sociaux systémiques.

Le sentiment anti-migrants, passé et présent, est alimenté par des discours qui déforment la réalité. Des termes tels que « clandestins », « étrangers illégaux », « migrants illégaux », « migrants sans papiers » et « étrangers en situation irrégulière » attisent la peur et les violences à l’encontre d’étrangers africains.

À titre de rappel, une personne ne peut être « illégale », seuls les actes le sont. Les lois sur l’immigration qualifient l’entrée non autorisée ou le dépassement de la durée de validité du visa comme infraction pénale. Par ailleurs, l’immigration en Afrique du Sud n’est pas une crise, mais un phénomène humain normal pour un pays partageant ses frontières avec six autres États. Présenter l’immigration comme une crise relèverait la nécessité de réponses extraordinaires, plutôt qu’une gestion solide et raisonnable et une meilleure gouvernance.

Le président Cyril Ramaphosa a récemment pris acte des préoccupations concernant « l’immigration et l’immigration clandestine » et s’est engagé à prendre cinq mesures : punir les violations des lois sur l’immigration et le travail ; prévenir les entrées irrégulières ; éradiquer la corruption au sein du système d’immigration ; renforcer les lois et les politiques y afférentes ; et améliorer la coordination en matière d’immigration avec les autres pays africains.

Les violences sur migrants africains ont longtemps été taxés d’incidents isolés et non de faits systémiques

M. Ramaphosa a appelé à reconnaître que « l’immigration illégale n’est pas la cause de tous nos défis économiques ». Mais il faudra un discours plus cohérent, complet et sincère pour convaincre les Sud-Africains. Les recherches de l’Institut d’études sur la sécurité (ISS) montrent que le sentiment anti-migrants est alimenté par la perception selon laquelle les étrangers accentuent le chômage et les inégalités, créent des tensions dans les services de logement, de santé et d’éducation, et commettent des délits de manière disproportionnée.

La mauvaise gestion persistante par le gouvernement des violences anti-migrants met la réputation du pays, ses relations diplomatiques et ses intérêts commerciaux à rude épreuve. En 2024, l’Afrique du Sud a généré en tout 42 milliards de dollars US au titre de ses activités commerciales intra-africaines, et ses entreprises sur le continent ont subi des réactions hostiles. L’Union africaine et plusieurs États ont condamné les manifestations, émis des avertissements à l’attention de voyageurs et engagé le rapatriement de leurs ressortissants.

Selon « March & March », il y aurait entre 15 et 30 millions d’immigrés en situation irrégulière et les Sud-Africains seraient des réfugiés dans leur propre pays. Or l’enquête Statistics South Africa réalisée en 2023 a révélé que le pays comptait 3,1 millions d’immigrés (5,1 % de la population), tous statuts confondus.

Faisant recours à une méthodologie différente, le Département des affaires économiques et sociales des Nations Unies (ONUDESA) relève un pic de 3,2 millions de migrants en 2015 (5,6 % de la population) et une densité migratoire (pourcentage d’étrangers par rapport à la population totale) depuis lors inférieure à la moyenne dans le monde (3,6 %), en Amérique du Nord (15,9 %) et en Europe (12,7 %).

 

L’enquête sur les comportements sociaux menée en 2025 par le Human Sciences Research Council montre que les Sud-Africains sont plus que jamais hostiles envers les immigrés. Seuls 15 % d’adultes se disent prêts à accueillir tous les étrangers, 42 % ayant indiqué qu’ils « n’accueilleraient aucun immigré ». Ce durcissement est visible en particulier chez les adultes les plus pauvres et ceux issus de la classe ouvrière des provinces du Mpumalanga, du Gauteng, du Limpopo et du KwaZulu-Natal.

D’après l’Afrobaromètre de 2025, sept Sud-Africains sur dix (69 %) considèrent les immigrés comme ayant un impact économique négatif, malgré des données prouvant que chaque travailleur immigré crée environ deux emplois pour les ressortissants nationaux.

La plupart (85 %) des participants à l’enquête de l’Afrobaromètre souhaite que les flux entrants de réfugiés soient réduits voire stoppés. Ne faisant aucune distinction entre réfugiés et migrants, beaucoup estiment que le pays accueille un nombre démesuré de réfugiés et de demandeurs d’asile. L’Afrique du Sud accueille environ 75 000 réfugiés et 165 000 demandeurs d’asile. Après le pic de 2015, ces chiffres sont depuis lors en baisse. À titre de comparaison, l’Ouganda accueille deux millions de réfugiés.

March & March affirme ne cibler que les migrants en situation irrégulière, mais leurs violences seraient exercées sans distinction.

D’après une enquête du HSRC en 2025, les Sud-Africains sont plus que jamais hostiles envers les immigrés

Depuis des années, l’ISS publie des analyses montrant que l’opinion publique et le gouvernement surestiment le nombre de demandeurs d’asile en Afrique du Sud et leur rôle dans la surcharge de travail du ministère de l’Intérieur. Il a été constaté que ce dernier entrave l’accès à l’asile au motif que « de nombreux » demandeurs en font un moyen détourné de régulariser leur séjour.

De nombreux juges ont rendu des décisions cinglantes à l’encontre du ministère pour des actes illégaux, tels que la fermeture illicite, pendant plusieurs années, de bureaux d’accueil des réfugiés, ainsi que pour corruption et mauvaise gestion. En 2019, Amnesty International a relevé un taux de rejet déraisonnablement élevé (96 %), certains demandeurs d’asile devant attendre jusqu’à 19 ans pour obtenir une décision. En mai 2026, 161 000 demandeurs avaient fait appel à la suite d’un rejet.

Les défis migratoires de l’Afrique du Sud sont dus à la faiblesse des institutions, et non aux migrants. En février, l’Unité d’enquête spéciale a constaté qu’on a « transformé le système d’immigration en une sorte de marché » où des fonctionnaires corrompus et d’autres acteurs externes commercialisent permis de séjour et visas.

Le président Ramaphosa a identifié à juste titre la nécessité d’accorder une attention particulière à la corruption systémique et à la mauvaise gestion. Pour y remédier, l’amélioration de l’application des lois et des politiques par le ministère de l’Intérieur serait une mesure relativement rapide et peu coûteuse à mettre en œuvre. Mais une meilleure gestion administrative a peu de chances d’apaiser la population. Les manifestants réclament des rafles policières de grande envergure et le renvoi chez eux de hordes de migrants. Or, quoique spectaculaires, ces mesures répressives ne changent pas grand-chose.

Les défis migratoires de l’Afrique du Sud sont dus à la faiblesse des institutions, et non aux migrants

Les partis politiques font désormais des « migrants illégaux » un incontournable des campagnes électorales et la rhétorique devrait s’amplifier à l’approche des élections locales de novembre. L’ISS a mis en garde contre les risques pour les responsables politiques et les fonctionnaires de faire des étrangers les boucs émissaires des échecs du gouvernement. Les élections incitent les responsables politiques à projeter une image de force et de contrôle, tout en gardant le silence ou en tirant profit des comportements anti-migrants.

Il est tout aussi crucial de s’interroger sur l’identité de ceux qui financent et coordonnent la mobilisation anti-migrants. Au regard de leur ampleur et de leur niveau de sophistication, il ne s’agit pas de manifestations spontanées et publiques de frustrations. Le transport organisé, les campagnes numériques, le matériel à l’effigie d’une marque et les messages coordonnés nécessitent des ressources.

À court terme, le gouvernement doit renforcer ses capacités administratives et mettre fin à la corruption au sein de ses propres structures, arrêter et poursuivre en justice les ceux qui s’en prennent aux migrants, et lancer une campagne de communication pour contrer les discours dangereux et mensongers.

À long terme, il doit coordonner avec d’autres pays africains la riposte aux pressions migratoires, mettre en œuvre son Plan d’action national de lutte contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance y relative. Il doit en outre réformer les lois sur l’immigration et le travail et leur application, afin de les adapter aux réalités actuelles.

 

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