Des accords commerciaux américains contre les principes démocratiques
La stratégie de sécurité nationale de Donald Trump conçoit l’Afrique comme une source de minéraux essentiels et un contrepoids à la domination chinoise.
Publié le 15 janvier 2026 dans
ISS Today
Par
Kelly E Stone
consultante principale, Justice et prévention de la violence, ISS Pretoria
En novembre, les États-Unis ont publié leur nouvelle stratégie de sécurité nationale qui décrit la manière dont ils entendent protéger leurs « intérêts nationaux fondamentaux ».
Elle doit non seulement garantir que les États-Unis « restent le pays le plus fort, le plus riche, le plus puissant et le plus prospère du monde pendant les décennies à venir », mais aussi exprimer clairement ce qu'ils attendent « du reste du monde ».
La stratégie s’appuie sur le « corollaire Trump » dans le but de renforcer la domination américaine dans l'hémisphère occidental, comme l’ont montré ses récentes actions au Venezuela et ses menaces contre le Groenland. Elle donne la priorité au protectionnisme économique, maintient l'ouverture de la région indo-pacifique uniquement au profit des chaînes d'approvisionnement américaines et soutient la sécurité européenne en défendant l'identité occidentale, en limitant les migrations massives et en luttant contre l'érosion culturelle.
Elle vise également à neutraliser les adversaires du Moyen-Orient sans engager de conflit prolongé et à affirmer la domination américaine dans des domaines tels que l'intelligence artificielle, la biotechnologie et l'informatique quantique, au détriment de la coopération mondiale.
Le président Donald Trump semble déterminé à réduire la présence américaine partout sauf dans l'hémisphère occidental. Alors qu’elle menace les pays d'Amérique latine et le Groenland, l'approche américaine vis-à-vis de l'Afrique semble plus limitée et se concentre sur la concurrence pour les ressources minérales plutôt que sur une implication directe du gouvernement.
Le rôle de l'Afrique dans cette stratégie est particulièrement restreint, bien que révélateur, puisqu'il ne fait l'objet que de trois paragraphes à la fin du document qui comporte 29 pages. Le continent est présenté surtout comme une source de revenus grâce à ses ressources minérales et un champ de bataille pour la domination de la Chine dans le Sud global.
L'Afrique ne fait l'objet que de trois paragraphes dans le document de stratégie américaine
En janvier, le Kenya aurait reporté la signature d'un accord commercial d'un milliard de dollars avec la Chine sous la pression des États-Unis, dans l'attente du renouvellement de son éligibilité à la Loi sur la croissance et les possibilités économiques en Afrique (AGOA). L'AGOA, qui a expiré en septembre dernier, a été approuvée par la Chambre des représentants cette semaine malgré son impact dévastateur sur les industries africaines.
En décembre, les États-Unis ont retardé le versement d'une aide sanitaire de 1,5 milliard de dollars US à la Zambie, conditionnant leur soutien à un accès aux minéraux essentiels.
L'approche envers l'Afrique met l'aide vitale et les valeurs démocratiques de côté pour se concentrer sur des partenariats axés sur le commerce, l'investissement et l'extraction des ressources. Elle évite les engagements à long terme, en particulier dans les conflits armés. Elle prévoit des exceptions pour les opérations courtes et ciblées visant à réprimer les insurrections terroristes islamistes, telles que les attentats perpétrés au Nigeria le jour de Noël, dans le cadre de la croisade pour la défense des valeurs judéo-chrétiennes.
Le fondement de la nouvelle stratégie repose sur le transactionnalisme, c'est-à-dire une diplomatie fondée sur des accords donnant-donnant plutôt que sur des partenariats fondés sur des valeurs démocratiques et des objectifs à long terme. Issu de la doctrine « l’Amérique d'abord », le transactionnalisme privilégie les échanges clairs et les gains à court terme. Il garantit aux États-Unis de maximiser leurs avantages en termes de ressources, de coopération militaire ou d'influence géopolitique, et ne permet aux autres d'en bénéficier que lorsque cela ne nuit pas aux intérêts américains. Il considère que les politiques fondées sur des valeurs normatives nuisent aux intérêts nationaux et privilégie les accords bilatéraux spécifiques au détriment du multilatéralisme, traitant les relations comme des compétitions à somme nulle plutôt que comme de véritables alliances.
Par exemple, en décembre, Trump a cherché à renforcer son image de « président de la paix » en facilitant les accords de Washington entre la République démocratique du Congo et le Rwanda. Les deux pays ont signé un accord qui donnent un accès préférentiel aux minerais congolais aux entreprises américaines, et les États-Unis se sont engagés à développer un corridor entre ces régions riches en ressources et les marchés occidentaux, pour mettre fin à l'influence de longue date de la Chine dans ce secteur.
Malgré les déclarations politiques grandiloquentes et les promesses de résolution d'un conflit qui dure depuis des décennies, les rebelles du M23 ont poursuivi leur avancée au lendemain de la signature de l'accord.
Le transactionnalisme américain a remplacé le partenariat fondé sur des valeurs
Ces événements révèlent la futilité des conventions qui privilégient l'apparence et profitent à une minorité tout en nuisant à des milliers de personnes. Une paix durable nécessite un engagement ferme et une action politique décisive. Il suppose d’avoir le courage d'affronter des décennies de conflits ethniques complexes, aggravés par les luttes pour les ressources minérales. Ces problèmes ne peuvent être résolus par de simples signatures.
À la veille du premier anniversaire du second mandat de Trump, cette approche semble bien trop familière. Elle ne fait que formaliser sa stratégie en Afrique depuis le premier jour.
Son administration a démantelé du jour au lendemain l'aide de l'Agence américaine pour le développement international, mettant en danger 14 millions de vies. Elle a imposé des droits de douane écrasants aux entreprises africaines tout en appliquant des interdictions de voyager discriminatoires à des pays comme le Mali, le Niger et la Sierra Leone.
Au même moment, les États-Unis brandissent des incitations comme les accords d'expulsion avec le Soudan du Sud, le Rwanda et l'Eswatini, qui transforment les ressortissants étrangers en pions de la diplomatie internationale, récompensant les pays qui se plient aux exigences américaines tout en marginalisant ceux qui sont moins disposés à le faire.
Par exemple, en mai 2025, l'Eswatini aurait signé un protocole d'accord non contraignant avec les États-Unis afin de recevoir 5,1 millions de dollars US pour la « gestion des frontières et des migrations » à condition de recevoir 160 personnes expulsées sur une année.
En décembre, dans le cadre de la nouvelle stratégie de santé mondiale « l’Amérique d’abord », l'Eswatini a signé un accord bilatéral de cinq ans avec les États-Unis, d’une valeur de 242 millions de dollars US. Il lui donne un accès à la technologie américaine et au Lenacapavir, un médicament américain pour la prévention du VIH.
Les pays africains doivent trouver un équilibre entre leurs intérêts immédiats et la stabilité régionale
Cette approche transactionnelle peut aboutir à des partenariats bilatéraux. Cependant, dépourvue de soutien institutionnel solide ou de fondements stratégiques, elle reste fragile. Dans le cas de l'Eswatini, les accords à court terme et non contraignants, motivés par les intérêts immédiats des États-Unis, tels que la concurrence avec l'influence de la Chine en Afrique, rend le pays vulnérable.
Les dirigeants africains sont confrontés à un dilemme : trouver un équilibre entre les gains nationaux à court terme grâce à des accords bilatéraux et la nécessité de protéger la stabilité régionale à long terme. De nombreux pays africains sont pris entre le marteau et l'enclume. Les pratiques abusives qui sapent leur souveraineté existent depuis longtemps, mais l'administration Trump a rendu ces dynamiques plus transparentes.
Le cas de l'Afrique du Sud illustre bien comment certains pays peuvent occuper des positions relativement fortes, souvent au prix de coûts économiques et politiques importants.
Depuis son arrivée au pouvoir, l'approche transactionnelle de Trump a favorisé une minorité au détriment de la majorité et aggravé les divisions et l'instabilité à travers l'Afrique. Les gouvernements africains doivent renforcer les organismes régionaux tels que l'Union africaine et mettre pleinement en œuvre des initiatives telles que la Zone de libre-échange continentale africaine afin d’avoir une stratégie unifiée.
En renforçant la coopération régionale, en créant des institutions fortes et en affirmant son contrôle sur les ressources, l'Afrique peut préserver sa souveraineté et favoriser la stabilité, et ouvrir ainsi une voie durable au-delà des accords bilatéraux à court terme, souvent abusifs.
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