Comment la Mauritanie échappe-t-elle aux attentats terroristes ?

2019-12-06

Aucune attaque terroriste n’a été enregistrée sur le territoire mauritanien depuis le 20 décembre 2011. Ce jour-là, des hommes armés soupçonnés d’appartenir à Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) avaient enlevé le gendarme Ely Ould Mokhtar dans la localité d’Adel Bagrou, située à la frontière avec le Mali.

Qu’est-ce qui a permis à la Mauritanie d’échapper aux attaques croissantes dans le Sahel au cours des huit dernières années ? Serait-ce l’efficacité de ses dispositifs sécuritaires et militaires ? Ou le résultat d’un présumé « pacte de non-agression » avec AQMI dévoilé par des documents saisis par les forces spéciales américaines dans le refuge d’Oussama ben Laden, à Abbottabad, au Pakistan ?

C’est en avril 2005 qu’a été démantelée la première cellule djihadiste en Mauritanie. En représailles, le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) mène une attaque contre une caserne de l’armée mauritanienne à Lemgheity, le 4 juin 2005, dans le nord du pays, non loin des frontières algérienne et malienne. Officiellement, 15 soldats mauritaniens et neufs assaillants ont été tués.

Cette attaque sera suivie de neuf autres incidents, entre 2007 et 2011. Les plus emblématiques sont l’assassinat de quatre touristes français à Aleg et la mort de quatre soldats lors d’attaques contre des objectifs militaires à El Ghallawiya, en décembre 2007. En septembre 2008, 12 soldats ont été tués lors d’une attaque à Tourine.

En février 2011, un double attentat visant le Ministère de la Défense et l’ambassade de France a aussi été déjoué par les forces de sécurité. Deux véhicules, bourrés chacun de 1,5 tonnes d’explosifs, ont été neutralisés à l’entrée de Nouakchott.

Mauritania
Attentats terroristes et réponses de l'État, Mauritanie
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La Mauritanie, à la recherche d’une solution, a ainsi adopté une approche multidimensionnelle, combinant des mesures préventives et répressives, qui prend en compte les facteurs qui alimentent directement ou indirectement le terrorisme (tels que les causes de la radicalisation, les trafics de drogue et d’armes). Le pays s’est inspiré de la politique algérienne de concorde civile, qui a encouragé des milliers d’islamistes à renoncer au terrorisme et à réintégrer la société.

En janvier 2010, une commission chargée d’élaborer une stratégie nationale de lutte contre le terrorisme a été mise en place. En juillet de la même année, une loi de lutte contre le terrorisme plus rigoureuse a été adoptée et la doctrine d’emploi des Forces armées a été rendue plus offensive afin de s’adapter à la nouvelle donne sécuritaire asymétrique.

Les forces de défense et de sécurité ont également été mieux formées et dotées de meilleurs équipements (par le biais d’achat d’armes, de véhicules et d’aéronefs) et ont vu leurs conditions de vie s'améliorer (notamment par l’allocation de primes et de prise en charge conséquente des familles endeuillées).

La réponse mauritanienne comprend une approche idéologique qui met en exergue « la tradition de tolérance » de l’islam

Sur le terrain, des unités légères, mobiles, flexibles, armées et entraînées au combat en zone désertique – les groupements spéciaux d’intervention (GSI) – ont été créées pour la surveillance des espaces frontaliers. En 2008, la partie septentrionale du pays a été déclarée zone militaire interdite. Le fait de conditionner tout déplacement de personnes ou de véhicules à une autorisation a facilité le repérage, l’interception et la fouille de tout convoi de véhicules qui entre dans cette zone.

La réponse mauritanienne s’est, en outre, appuyée sur une démarche idéologique qui met en exergue « la tradition de tolérance » de l’islam, à réconcilier les citoyens avec la religion et à discréditer les terroristes aux yeux de la population en démontant leurs thèses. Un recensement des mahadras (écoles coraniques) a également été effectué en vue de contrôler leurs activités.

D’éminents érudits et imams ont conduit un dialogue avec les prisonniers salafistes et sont parvenus à convaincre la majorité d’entre eux à renoncer aux idées extrémistes et à se repentir. Ils ont ensuite mené des campagnes de sensibilisation de la population autour du soutien et de la collaboration avec les forces armées dans ce combat contre l’extrémisme.

L’État a aussi favorisé le recrutement dans le secteur public de centaines d’élèves d’écoles coraniques pour les soustraire à la propagande extrémiste. De nouvelles villes, telles que Nbeiket Lahwach, Termessa, Bouratt et Chami, ont été créées (voir carte) dans des zones isolées pouvant servir de repaires aux terroristes. L’objectif est de regrouper les habitants de ces zones et de leur assurer les services de base : eau, électricité, écoles, centres de santé, routes et connexion au réseau de téléphonie mobile.

Du fait de son appartenance à la région du Sahel, la Mauritanie ne peut pas se considérer totalement à l'abri de l'extrémisme violent

L’approche de la Mauritanie, qui associe une option militaro-sécuritaire renforcée et une démarche politique axée sur le développement, a contribué au répit dont bénéficie ce pays depuis huit ans. Mais, ces mesures ont-elles suffi pour prémunir la Mauritanie du terrorisme, dans une région confrontée à une spirale de violence sans précédent ?

Certains journalistes et analystes croient que cette quiétude est le fait d’un accord tacite entre la Mauritanie et les djihadistes. Selon eux, le soubassement de cette entente officieuse serait qu’AQMI s’engageait à ne pas commettre d’attentat en Mauritanie et, en échange, le gouvernement mauritanien n’attaquerait pas ses positions. Les autorités mauritaniennes ont toujours démenti l’existence d’un tel pacte. Ces dernières expliquent les succès dans ce combat contre le terrorisme par les capacités et l’efficacité des forces de défense et de sécurité du pays.

Quoi qu’il en soit, la « recette » mauritanienne offre des enseignements qu’il faut néanmoins adapter aux dynamiques et contextes propres à d’autres pays. Du fait de son appartenance à la région sahélienne, où le terrorisme est une menace continue, la Mauritanie ne saurait cependant se considérer à l’abri des velléités expansionnistes de l’extrémisme violent. Elle doit continuer à consolider ses capacités, à partager son expérience et à contribuer à la stabilisation régionale.

Hassane Koné, chercheur principal associé, Bureau de l’ISS pour l’Afrique de l’Ouest, le Sahel et le Bassin du Lac Tchad

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