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Comment la guerre au Soudan anéantit les perspectives de développement du pays

Une modélisation montre que la guerre civile entraîne une trajectoire de développement déjà fragile vers un effondrement systémique.

Depuis le début de la guerre civile au Soudan en avril 2023, plus de 150 000 personnes ont été tuées et près de 15 millions déplacées, donnant lieu à la plus grave crise humanitaire au monde. Selon le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH), près de 25 millions de personnes sont en situation d’insécurité alimentaire, tandis que 19 millions n’ont accès ni à l’eau potable ni à l’assainissement.

À ces signes visibles de dévastation s’ajoute une crise du développement amorcée bien avant 2023. Pendant des décennies, le pays a incarné un paradoxe : une persistance de mauvaises performances malgré le potentiel considérable. En effet, le Soudan dispose de nombreuses ressources naturelles, d’un vaste potentiel agricole, d’un accès stratégique aux voies maritimes de la mer Rouge et d’une population nombreuse et jeune.

Pourtant, ces atouts ont été limités par des conflits récurrents, l’instabilité politique, la sécession du Sud-Soudan en 2011, des sanctions internationales et des chocs mondiaux, tels que la COVID-19. Situé au cœur d’une région en conflit qui s’étend du Sahel au Yémen, le pays est par ailleurs exposé à l’insécurité régionale, qui alimente des tensions périodiques avec deux de ses voisins les plus influents, à savoir l’Égypte et l’Éthiopie.

Le Soudan au cœur d’une région en conflit
 

 

La guerre de 2023 a accentué ces contraintes et anéanti des années de progrès en matière de développement. Une évaluation quantitative des coûts de la guerre, réalisée par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) et l’équipe « Afriques futures » de l’Institut d’études de sécurité (ISS), révèle une économie prise dans une spirale de contraction, de pauvreté croissante et d’inégalités grandissantes.

L’analyse confirme que le conflit armé constitue le principal obstacle au développement du Soudan, sapant directement tous les aspects liés au développement humain. La guerre a perturbé la fourniture des services de santé et d’éducation, endommagé les infrastructures de marché et détérioré les systèmes de production dans les secteurs de l’agriculture, de l’industrie manufacturière et des services.

Une trajectoire de développement déjà fragile est ainsi poussée vers un effondrement systémique. Selon l’étude, le Soudan a perdu 6,4 milliards de dollars US rien qu’en 2023 en raison du conflit. Chiffrée à environ 500 dollars par habitant, cette perte de revenu a contribué à plonger sept millions de personnes supplémentaires dans l’extrême pauvreté.

Le revenu moyen a chuté au niveau de 1992 et l’extrême pauvreté est pire que durant les années 1980

Le revenu moyen est retombé au niveau de 1992, tandis que l’extrême pauvreté s’est aggravée au-delà du niveau enregistré dans les années 1980. Si la tendance actuelle se poursuit, le produit intérieur brut (PIB) par habitant du Soudan en 2043 sera inférieur au niveau de 2023 et pire que celui des années 1960.

À ce rythme, le Soudan n’atteindra l’objectif de développement durable no 1 des Nations unies (l’élimination de l’extrême pauvreté) qu’à la fin du siècle. Le pays connaîtra un recul des progrès accomplis dans la lutte contre la pauvreté, la résilience et la croissance inclusive, ce qui aggravera ses vulnérabilités et compliquera sa relance économique.

Ces projections reposent sur un scénario de développement qui suppose une fin du conflit en 2026. Si la guerre devait se poursuivre jusqu’en 2030, l’économie soudanaise subirait, d’ici 2043, des pertes supplémentaires de PIB estimées à 34,5 milliards de dollars US par rapport à la trajectoire actuelle. Le PIB par habitant diminuerait de 1 750 dollars supplémentaires, et 34 millions de Soudanais en plus basculeraient dans l’extrême pauvreté.

Une telle issue aggraverait les crises humanitaires, éroderait les capacités de l’État et fermerait la porte à une relance économique effective. La fin du conflit est la condition préalable la plus cruciale pour restaurer les moyens de subsistance, reconstruire l’économie et relancer le développement.

Si le conflit va jusqu’en 2030, l’économie soudanaise ne pourra connaître de redressement significatif

L’avenir du Soudan ne se jouera pas sur un accord unique ou une injection de fonds. Il repose plutôt sur la paix, qu’il faut maintenir suffisamment longtemps pour reconstruire la gouvernance et renforcer pour que les investissements soutiennent le développement.

À titre d’illustration, le scénario relatif à l’essor du Soudan envisage une fin du conflit cette année, accompagnée de progrès raisonnables dans l’éducation, la santé, la démographie, la gouvernance, l’industrie manufacturière, les infrastructures et les flux financiers. Selon les prévisions, les retombées de la paix et de la reconstruction pourraient être énormes.

Selon ce scénario, le PIB du Soudan pourrait augmenter de 19,3 milliards de dollars US d’ici 2043, avec une croissance économique moyenne de 5 %, contre 2,4 % selon les projections actuelles. Le pays pourrait ainsi sortir 17,3 millions de personnes supplémentaires de l’extrême pauvreté.

 

L’instauration de la paix nécessite l’engagement de toutes les parties prenantes. Malgré des efforts diplomatiques considérables, le principal défi consiste à mettre en place une stratégie politique permettant de surmonter les profondes divisions idéologiques du pays et les efforts de médiation concurrents.

Malgré plusieurs discussions et négociations de paix, notamment dans le cadre du processus de Djeddah facilité par les États-Unis et l’Arabie saoudite, la guerre se poursuit. Les efforts diplomatiques plus récents, menés entre autres par le Quad (États-Unis, Arabie saoudite, Égypte et Émirats arabes unis) et le Quintette sous l’égide de l’Union africaine (avec l’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’ONU, l’Union européenne et la Ligue arabe), n’ont pas encore produit les résultats escomptés.

L’échec de ces négociations et accords tient de profondes divisions au sein et entre les groupes politiques et civils soudanais. Il reflète également la fragmentation des actions menées par des acteurs diplomatiques externes aux intérêts divergents, qui se mettent des bâtons dans les roues.

Pour que la médiation soit couronnée de succès, il faudra mettre en place une architecture unifiée associant cessez-le-feu, accès humanitaire, dialogue civil, responsabilité et transition politique, les différents efforts diplomatiques ayant des visées spécifiques. Par exemple, le processus de Djeddah pourrait s’atteler à obtenir un cessez-le-feu, tandis que le Quad pourrait user de son influence pour limiter le soutien militaire extérieur. Le Quintette pourrait mener le processus de transition politique par un dialogue politique inclusif.

Pas de paix sans répartition des ressources ni responsabilité : telle est la difficile équation soudanaise

Les efforts de paix doivent également accorder la priorité à des accords visant à protéger les infrastructures essentielles, telles que les marchés, les hôpitaux et les installations d’approvisionnement en eau dans les zones exposées à la famine. Il en est de même des plateformes pétrolières, qui constituent une réserve de ressources qui s’avèreront nécessaires au terme du conflit.

La répartition des ressources nationales et l’établissement des responsabilités seront au cœur des négociations et figureront probablement parmi les questions les plus complexes à régler, car elles sont liées à la fragmentation du pays. Ainsi, tout accord durable devra favoriser la transparence dans la collecte et le partage des revenus, et intégrer le volet responsabilisation.

La communauté internationale doit agir avec détermination pour neutraliser les entrepreneurs de la guerre. Il s’agit notamment de réseaux transfrontaliers qui fournissent des armes, facilitent le commerce illicite de l’or et financent le conflit. Il en est de même des parrainages politiques externes qui compromettent les efforts de paix au Soudan.

En fin de compte, il faut adosser la paix à la reconstruction économique et à un cadre de responsabilité propice à renforcer la gouvernance, revitaliser les secteurs productifs et élargir les opportunités économiques. Le Soudan pourrait alors sortir de sa fragilité, amorcer son redressement économique et réaliser ainsi son potentiel de transformation à long terme.

 

Cet article a initialement été publié dans Africa Tomorrow, le blog du programme Afriques futures et innovation (AFI) de l’ISS.

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