Cet accord avec les États-Unis pourrait redéfinir l'investissement en Afrique
L'administration Trump et l'UA ont lancé une initiative qui pourrait changer la donne après des décennies de coopération au développement.
Publié le 21 avril 2026 dans
ISS Today
Par
Joseph Sany
chercheur principal associé, L’Afrique dans le monde, ISS
Paul-Simon Handy
directeur régional pour l’Afrique de l’Est et représentant de l’ISS auprès de l’UA
Les États-Unis et la Commission de l'Union africaine (CUA) ont annoncé un nouveau plan visant à garantir les flux d'investissements et à développer le commerce en Afrique.
Le Groupe de travail stratégique sur les infrastructures et les investissements (SIWG), créé le 28 janvier 2026, permettra aux hauts responsables et aux experts techniques d'identifier des opportunités d'investissement, notamment avec le secteur privé américain. Cela pourrait renforcer les options stratégiques de l'Afrique et des États-Unis dans un contexte de rivalités entre grandes puissances à l'échelle mondiale. Cependant, les deux parties doivent veiller à ce que les Africains soient pleinement associés à ces projets en tant qu’investisseurs et décideurs.
Le SIWG cible les corridors de transport et de commerce, les réseaux énergétiques, les infrastructures numériques, les minéraux essentiels et les chaînes d’approvisionnement, l’harmonisation de la réglementation et la facilitation des échanges. Bien qu’il soit largement motivé par la volonté des États-Unis de s’assurer un approvisionnement à long terme en minéraux essentiels, à l’instar de ce qu’a fait la Chine, l’accord envisage également le développement conjoint du commerce entre les régions africaines.
Le SIWG concrétise l’intention déclarée du président Donald Trump de placer le commerce, plutôt que l’aide, au centre des relations entre les États-Unis et l’Afrique. Il va également à l’encontre de sa tendance à contourner les institutions multilatérales. Contrairement aux initiatives d’investissement précédentes soutenues par les États-Unis, il positionne l’UA comme cocréatrice de projets alignés sur son propre plan directeur pour la croissance économique de l’Afrique, l’Agenda 2063.
Au-delà de faire de l’UA un acteur clé dans les infrastructures transnationales, le SIWG pourrait combler des lacunes critiques dans les relations commerciales, économiques et stratégiques.
Le groupe de travail SIWG positionne l’UA comme un cocréateur, et non comme un bénéficiaire
L'insuffisance des routes, des ports et d'autres infrastructures freine le commerce intra-africain – la part la plus faible au monde pour le commerce intracontinental. Il représente 15 % ou moins du commerce africain ces dernières années, contre 67 % environ pour l'Europe. Le SIWG, avec le soutien de l'UE au développement des corridors, offre une capacité financière supplémentaire que l'Afrique peut utiliser pour construire des infrastructures clés et des réseaux logistiques au-delà des frontières nationales et régionales.
Les projets envisagés par le Programme pour le développement des infrastructures en Afrique (PDIA) de l'UA pourraient inclure, entre autres, l’autoroute côtière entre Lagos et Abidjan, ainsi que la ligne ferroviaire et l'oléoduc qui relient le port de Lamu au Sud-Soudan, à l'Éthiopie et au Kenya.
Si les opportunités financières sont essentielles, on a pu constater récemment que des réformes clés en matière de gouvernance sont indispensables pour que les pays africains puissent tirer parti des perspectives d’emplois et de prospérité partagée qui en découlent : responsabilité et état de droit, réformes fiscales et réactivité face aux besoins des populations.
Concrètement, le SIWG pourrait canaliser les investissements privés américains et africains pour une mise en œuvre plus complète de l’Agenda 2063 et, en particulier, de la zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), en tant que moteur de prospérité partagée et de stabilité sur le continent qui connaît la croissance la plus rapide au monde.
Le SIWG innove également pour une autre raison. Alors que les États africains mènent des négociations bilatérales fragmentaires avec les États-Unis sur des questions telles que l’immigration et l’aide sanitaire, le SIWG peut démontrer la valeur d’un engagement africain unifié par l’intermédiaire de la CUA. La Commission pourrait jouer le rôle de rassembleur et de coordonnateur stratégique des acteurs africains et assurer l’interface avec les partenaires américains.
L’UA devrait rapidement mobiliser les dirigeants politiques pour s’assurer l’adhésion des institutions
Pour que le SIWG déploie tout son potentiel, l’UA et les États membres devraient prendre trois séries de mesures. Premièrement, l’UA devrait rapidement mobiliser les dirigeants politiques au sein de la CUA pour obtenir l’adhésion des institutions et nommer des membres africains au sein du groupe de travail.
Ces membres devraient inclure non seulement des représentants des institutions de l’UA, mais aussi du monde des affaires et des investisseurs africains ayant une expérience dans le développement d’infrastructures transnationales. Pour garantir l’adhésion politique, le président de la CUA devrait prendre l’initiative.
Deuxièmement, l’UA devrait identifier, pour examen par le SIWG, une liste restreinte des initiatives les plus bancables, viables et avantageuses parmi les 69 projets prioritaires déjà en cours de développement dans le cadre du programme PIDA. Cette sélection doit être accélérée.
Troisièmement, une supervision inclusive est impérative. Afin de renforcer la responsabilité et le soutien politique, l'UA pourrait inviter des groupes de la société civile, des milieux d'affaires, des décideurs gouvernementaux et des dirigeants régionaux à former des « coalitions de supervision » autour du SIWG. Dans l’idéal, ces coalitions devraient être « sensibles aux conflits » et contribuer à définir les projets en évitant d’exacerber les conflits locaux ou régionaux et en garantissant que les communautés en tirent profit.
Ancrer les projets d’infrastructure dans l’adhésion locale n’est pas seulement essentiel à la réussite économique : cela renforce également la position des négociateurs africains dans les discussions sur les accords d’investissement avec le gouvernement américain et le secteur privé.
Cette initiative innovante demandera de la patience, de la responsabilité et un apprentissage
Les Américains doivent surmonter leurs propres défis, notamment les distractions liées aux prochaines élections au Congrès américain et les risques imminents d’une guerre avec l’Iran. Lesley Anne Warner, ancienne haute responsable américaine chargée des relations avec l'Afrique, a récemment souligné que Trump avait étouffé « l'aide étrangère essentielle à la création de marchés et au développement des entreprises » en fermant l'Agence américaine pour le développement international et en réduisant les effectifs du Département d'État.
Il est donc d'autant plus urgent pour les États-Unis de mettre en place un outil de coordination public-privé à grande échelle pour que le SIWG fonctionne.
Celui-ci devrait réunir les principales agences de mise en œuvre (le Département d'État, la Development Finance Corporation, l'Agence américaine pour le commerce et le développement et l'Export-Import Bank) ainsi que des représentants du monde des affaires tels que la Chambre de commerce américaine et le Corporate Council on Africa (CCA). Ce travail de coordination doit garantir la transparence et la responsabilité et inclure le Congrès afin de susciter un soutien en faveur de la codification de cette initiative dans la loi.
Cette initiative innovante rencontrera naturellement des difficultés qui exigeront de la patience stratégique, de la responsabilité et un apprentissage. Les deux parties devront faire preuve en permanence de transparence, présenter des perspectives et montrer les avancées des investissements proposés.
Il leur faudra aussi démontrer de manière constante que la cocréation totale des projets par l’Afrique et l’UA est, en réalité, un partage accru par l’Afrique des charges liées à son développement. Cela nécessite la présence d’investisseurs africains à la table des négociations, des réformes fiscales crédibles, la viabilité environnementale et un engagement en faveur de la sécurité.
Agir vite et obtenir des succès rapides sera capital pour la pérennité du SIWG. La réussite des premiers projets démontrera la dimension innovante de cette approche. Elle créera une dynamique pour de nouveaux cycles de rentabilité et de « construction de l’Afrique » entre des partenaires d’investissement reconnus.
L’administration Trump et la CUA s’engagent dans une aventure audacieuse qui a pour objectif de « changer la donne », à la suite de décennies de coopération pour le développement. Il ne s’agit pas d’un changement de paradigme sans risque, mais d’un changement qui, s’il est mené à bien, contient un potentiel de transformation pour l’avenir des Américains et des Africains.
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