Après une décennie de réformes de l’UA, la sécurité collective africaine reste un défi
Les dirigeants qui prônent des « solutions africaines » recourent à une médiation externe lors des conflits, jugeant les initiatives africaines secondaires.
Publié le 03 février 2026 dans
ISS Today
Par
Ndubuisi Christian Ani
chercheur principal et chef de projet, Gouvernance africaine de la paix et de la sécurité, ISS Addis-Abeba
Depuis 2016, l’Union africaine (UA) adopte des réformes destinées à améliorer son efficacité. À l’heure actuelle, l’organisation entend renforcer l’architecture africaine de paix et de sécurité (APSA), qui comprend notamment le Conseil de paix et de sécurité et les communautés économiques régionales (CER).
Cependant, l’UA n’intervient que très peu au Soudan, en République démocratique du Congo (RDC), au Soudan du Sud, au Mozambique et au Sahel, tandis que les puissances extérieures s’imposent progressivement dans le paysage sécuritaire africain.
Le programme de réformes de l’UA, axé sur les structures, le financement et les modalités, a-t-il écarté l’urgence de pérenniser les réponses collectives africaines aux conflits, fondées sur les objectifs communs des États membres ?
Un haut responsable de l’UA a confié à ISS Today que le problème n’est pas institutionnel mais qu’il est lié au manque de soutien des États membres aux initiatives africaines. Selon une évaluation réalisée en 2025, l’UA dispose d’une architecture normative complète pour la paix, la sécurité et la gouvernance, certains cadres restant toutefois à clarifier.
Et pourtant, les dirigeants qui prônent régulièrement des « solutions africaines » dénigrent les initiatives continentales jugées secondaires et privilégient une médiation externe lors des conflits. Cela affecte l’influence de l’UA malgré sa forte présence institutionnelle.
Une cohésion défaillante limite la prévention des conflits et permet les interventions extérieures
Au cours de sa première décennie, l’UA a mené des opérations de médiation et de soutien à la paix avec l’appui des États membres. À l’entame du processus de réformes en 2016, l’influence de l’organisation dans les crises majeures s’estompait déjà.
Les Nations unies ont pris le relais des missions au Mali et en République centrafricaine, respectivement en 2013 et 2014. En 2016, à la suite de l’annulation par le CPS d’une décision de déploiement des casques bleus au Burundi, les membres du Conseil sont devenus réticents à approuver de nouvelles missions. La mission conjointe UA-ONU au Darfour s’est terminée en 2020, ne laissant active que l’opération de soutien à la paix en Somalie, bien que dépendante des donateurs.
Entre 2013 et 2023, les CER ont mené plusieurs initiatives majeures, notamment des opérations de soutien à la paix, choisissant de s’attaquer aux problèmes sans attendre un consensus de l’UA. Ce fut le cas dans le bassin du lac Tchad, en Gambie, au Lesotho, en Guinée-Bissau, au Mozambique et en RDC. Et comme les CER collaborent peu entre elles, ces coalitions ont davantage fragilisé les initiatives collectives africaines.
Les divergences se sont accentuées concernant la latitude dont disposent les régions dans la conduite d’initiatives de paix, face à la prééminence de l’UA en matière de paix et de sécurité. Les tensions entre l’UA et la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) à propos du Mali, ont conduit à une meilleure répartition des tâches entre l’UA et les CER dans le processus de réformes.
Ce manque de cohésion a nui aux efforts de l’UA et des régions pour régler les conflits, ouvrant la porte aux interventions extérieures.
L’UA privilégie-t-elle la politique territoriale au détriment de son influence sur les belligérants ?
La partie orientale de la RDC est un exemple flagrant des écueils d’une faible cohésion. La résurgence du M23 en 2021 a mis en évidence la difficulté de l’UA à coordonner ses institutions régionales, la RDC, comme d’autres pays africains, étant rattachée à plusieurs CER. La Communauté de l’Afrique de l’Est (CAE) a déployé une force de 2022 à 2023, suivie d’une mission de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) de 2023 à 2025. Les deux se sont retirées sans collaborer ni obtenir de gains en matière de sécurité.
En juin 2023, conformément à sa feuille de route, l’UA a convoqué la CAE, la SADC, la Conférence internationale sur la région des Grands Lacs (CIRGL) et l’ONU. À la même période, le et les États-Unis ont négocié des accords temporaires avec les parties au conflit.
Ces accords ont montré que l’influence exercée sur les belligérants primait sur l’identité du médiateur. La dynamique récente tranche avec les épisodes précédents où la CIRGL, mécanisme régional de l’APSA, avait contribué à endiguer la rébellion du M23 en 2013.
Lors d’une réunion en janvier 2026 au Togo, les participants ont convenu d’un cadre de médiation unifié pour l’est de la RDC sous l’égide de l’UA. Cette avancée, bien que positive, n’est que la continuité du rôle de coordination de l’UA d’un nombre croissant de médiateurs régionaux et internationaux, tandis que sa capacité à peser sur les parties belligérantes demeure limitée.
De même, au Soudan, l’UA assure la coordination entre l’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’ONU, la Ligue arabe, l’UE et d’autres organisations. Malgré les efforts du panel de haut niveau pour le Soudan pour rechercher une paix politique durable, l’initiative de médiation américano-saoudienne de 2023 s’est restreinte à l’instauration de cessez-le-feu temporaires.
Toute initiative de l’UA repose sur la reconnaissance de l’importance de l’action collective
Le rôle de coordination de l’UA est crucial car il garantit une médiation conforme aux objectifs africains. Cependant, on a l’impression que l’organisation tente d’affirmer sa pertinence par des politiques territoriales plutôt que par une influence directe sur les acteurs du conflit. Ce sentiment est renforcé par le manque de soutien politique des États membres à la médiation de l’UA et des CER, ce qui compromet leur crédibilité et leur pouvoir de négociation.
Le Sahel illustre clairement le fossé entre les discours et l’action collective. Alors que la Russie consolide son influence dans la région, l’UA et la CEDEAO n’ont pas tenu leurs engagements de 2015 – via le processus de Nouakchott – de déployer une force africaine en attente pour contrer l’extrémisme violent.
Le contrôle que les CER exercent sur leurs forces régionales en attente, empêche l’UA de déployer ces troupes pour des missions conjointes. Les États concernés ont instauré des mécanismes parallèles, tels que la Force conjointe du G5 Sahel et l’Alliance des États du Sahel (AES).
Les parties belligérantes et les États putschistes comme le Mali, le Burkina Faso et le Niger, membres de l’AES, reconnaissent que l’UA a perdu en influence du fait de décisions inappliquées et de l’absence de sanctions effectives.
Au lieu de miser sur des réformes institutionnelles à long terme, l’UA devrait plutôt persuader ses membres d’investir leur capital diplomatique, économique et militaire au service d’initiatives qu’elle conduit. Cependant, comment y parvenir ?
« L’UA obtiendrait plus de soutien des États membres si elle se concentrait sur les États pivots de la région, déclare Priyal Singh, chercheur principal à l’Institut d’études de sécurité. Même si plusieurs États africains soutenaient l’UA dans la relance de l’APSA, leurs efforts resteraient infructueux face à l’adoption par les acteurs majeurs d’orientations différentes. »
Toute solution portée par l’UA supposera que chaque État reconnaisse l’utilité de l’action collective, non comme un idéal panafricain abstrait, mais comme un investissement stratégique pour la stabilité nationale, régionale et continentale.
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