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Comment les « deepfakes » bouleversent la politique africaine

Des mythes héroïques générés par l’IA masquent l’échec des régimes militaires et entravent la redevabilité des dirigeants.

Le déclin de l’hégémonie des États-Unis offre aux pays africains de nouvelles occasions de tirer parti d’une concurrence géopolitique accrue, mais d’importants obstacles subsistent. De nombreux pays restent confrontés à l’instabilité et à la corruption, alors que la frontière entre forces de sécurité étatiques et groupes armés non étatiques s’estompe. Le niveau de vie reste inférieur à celui d’autres régions du monde et les troubles sociaux se multiplient.

Les sondages montrent régulièrement que la plupart des Africains préfèrent encore la démocratie à l’autocratie personnelle, aux régimes militaires ou aux régimes à parti unique. Mais dans cette bataille pour les cœurs et les esprits, les hommes forts africains, comme ailleurs, disposent d’un nouvel outil puissant : les « deepfakes ». Ces hypertrucages générés par l’intelligence artificielle (IA) servent de plus en plus aux régimes à gonfler leur popularité. Ce flot de contenus synthétiques vise aussi à étouffer toute critique.

« Ces vidéos de chefs militaires, souvent vêtus d’uniformes d’apparat ou entourés de foules, sont conçues pour évoquer des rendez-vous avec l’histoire », a déclaré un vérificateur de faits africain au New Lines Magazine l’année dernière. « Elles exploitent directement la frustration des populations face à la démocratie et à des décennies de promesses non tenues. Là où les écoles manquent de moyens et où les médias traditionnels ont été réduits au silence, ces images acquièrent un pouvoir considérable, en particulier auprès des jeunes. »

Les hommes forts africains, comme ailleurs, disposent d’un nouvel outil puissant : les « deepfakes »

Cette tendance constitue une nouvelle menace pour la gouvernance africaine, car l’IA aide les dirigeants autoritaires à façonner l’opinion publique à leur avantage. D’autres campagnes de ce type sont à prévoir, présentant ces hommes forts comme les seuls acteurs capables d’offrir un avenir meilleur à leurs populations, au détriment du développement national.

L’illusion face à la réalité

Le chef militaire du Burkina Faso, le capitaine Ibrahim Traoré, en est le parfait exemple. En ligne, il incarne un héros panafricaniste des temps modernes. Des centaines de fausses vidéos circulant sur les réseaux sociaux le montrent adoubé par des stars mondiales de la pop et du président américain Donald Trump. Les foules de ses partisans éclipseraient celles du pape.

« C’est du populisme algorithmique », a déclaré un chercheur burkinabè à The Africa Report l’année dernière. « Tout repose sur l’émotion et la vision, pas sur les faits ni sur les politiques publiques. Les réseaux sociaux récompensent le spectaculaire, et l’image de Traoré s’intègre parfaitement dans cet écosystème. » En réalité, le bilan du dirigeant de 38 ans est bien plus sombre.

 

Depuis le coup d’État de 2022 qui l’a porté au pouvoir, la stratégie sécuritaire musclée de Traoré a échoué. L’insurrection djihadiste qu’il avait promis de mater s’est intensifiée, tandis que son armée est accusée d’avoir massacré des civils. La sortie du Burkina Faso de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest a causé des dommages diplomatiques durables. Les partis politiques sont désormais interdits et la commission électorale indépendante du pays a été supprimée. Des centaines d’organisations de la société civile burkinabè ont été dissoutes pour des motifs flous. « La démocratie n’est pas pour nous », a déclaré Traoré sur une chaîne publique en avril 2026.

« Dans une région où l’utilisation des téléphones portables est très répandue et où le niveau de culture numérique est faible, ce genre de désinformation ne se contente pas de devenir virale : elle réécrit la mémoire collective », soulignait l’année dernière un journaliste du média nigérian The Cable.

Parmi les autres précurseurs dans l’utilisation des hypertrucages et de la propagande dopée à l’IA en Afrique figurent les Forces de soutien rapide (FSR), paramilitaires soudanais, et le gouvernement rwandais du président Paul Kagame.

Depuis le coup d’État de 2022 qui l’a porté au pouvoir, la stratégie sécuritaire musclée de Traoré a échoué

Cette évolution intervient alors que Meta — propriétaire de Facebook, Instagram et WhatsApp —, YouTube et X (la plateforme d’Elon Musk) ont tous réduit leurs équipes de modération de contenu. Ils privilégient désormais une approche participative pour lutter contre les fausses informations et les contenus falsifiés.

Des lignes directrices relatives à l’intégrité de l’information

Une résolution adoptée en mars 2025 par la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples a invité son rapporteur spécial sur la liberté d’expression et l’accès à l’information à élaborer des lignes directrices visant à garantir l’intégrité de l’information en ligne. Elle mobilise également les organisations de la société civile africaine, des régulateurs et des entreprises technologiques du continent pour surveiller collectivement le comportement des plateformes.

L’initiative est louable, mais face à des technologies en constante évolution, journalistes, militants et institutions peinent à faire le tri dans ce flot d’informations. Par rapport aux « usines à trolls » animées par des humains, l’IA générative permet de diffuser des hypertrucages à moindre coût, plus rapidement et à une échelle bien plus vaste.

Cette prolifération de la propagande par hypertrucages en Afrique constitue un enjeu à la fois régional et mondial. Les objectifs de développement du continent seront impossibles à atteindre sans nouveaux accords commerciaux et sans un accroissement des investissements étrangers. Le monde a par ailleurs cruellement besoin des minerais stratégiques africains pour alimenter les technologies émergentes — en particulier si l’on veut empêcher le dérèglement climatique de s’emballer. L’Afrique étant de loin la région la plus jeune du monde, sa croissance pèsera aussi de manière déterminante sur la sécurité internationale, l’offre mondiale de main-d’œuvre et les migrations pendant des décennies.

 

Aucun de ces défis ne sera résolu si des responsables politiques influencent les élections à coups de faux contenus, permettant à des gouvernements défaillants de s’accrocher au pouvoir. À mesure que les campagnes de propagande numérique gagneront en crédibilité, il deviendra de plus en plus difficile pour les citoyens et les groupes d’opposition de dénoncer des dirigeants incapables de tenir leurs promesses. Cela est d’autant plus vrai que, dans les années à venir, des dizaines de millions de citoyens africains supplémentaires se connecteront à Internet pour la première fois.

Drapé dans des caricatures de souveraineté générées par l’IA, le gouvernement militaire de Traoré a centralisé le pouvoir, nationalisé des pans essentiels de son secteur minier, militarisé l’État et réduit au silence ses détracteurs. Et ce, alors que les travaux du programme African Futures de l’ISS montrent que surmonter la fragilité économique exige des réformes intégrées favorisant le développement du secteur privé et la diversification de l’économie. Il existe toutefois des moyens de riposter.

Les campagnes de désinformation ciblant les électeurs africains présentent souvent les mêmes caractéristiques d’un pays à l’autre. Elles s’inspirent toutes du modèle russe mis au point par le groupe mercenaire Wagner. Les pays donateurs, en particulier les pays occidentaux, peuvent apporter leur aide en accordant des financements et en proposant des formations spécifiques aux journalistes et chercheurs africains, afin de mieux repérer comment les autocrates africains retournent contre leur propre population les tactiques éprouvées d’ingérence étrangère.

Une gouvernance responsable et visible ailleurs offre aux électeurs une alternative au pouvoir personnel

Ailleurs sur le continent, responsables et décideurs politiques peuvent également apporter un soutien accru à la mise en œuvre de la résolution de la Commission africaine sur l’intégrité de l’information en ligne. Par ailleurs, il est primordial de lutter contre la propagation des fausses informations en développant la culture numérique. La plupart des publications qui alimentent le mythe Traoré sur les réseaux sociaux proviennent d’ailleurs de l’extérieur du Burkina Faso. Des pays tels que le Ghana, le Kenya et le Nigeria sont à l’avant-garde de la mise en place de programmes nationaux de culture numérique, offrant ainsi une feuille de route que d’autres pays peuvent adapter à leurs besoins.

Des solutions structurelles

Les dirigeants africains doivent également attirer davantage l’attention sur le paradoxe posé par les lois sur les « agents étrangers », en particulier sur la manière dont les autocrates s’en emparent à des fins antidémocratiques. Une grande partie de l’attention portée à la lutte contre la désinformation se concentre sur les cadres juridiques visant à lutter contre la cybercriminalité ou les ingérences étrangères. Or, ceux-ci peuvent s’avérer inadaptés face aux campagnes numériques d’influence. En effet, ces dispositifs sont souvent suffisamment malléables pour que des acteurs malveillants puissent facilement les utiliser contre la société civile en assimilant à tort les critiques des politiques nationales à des tentatives étrangères destinées à déstabiliser le gouvernement.

Le moyen le plus sûr de contrer la propagande autoritaire à l’ère numérique reste pourtant l’exemple. Les autres pays du continent devraient incarner une gouvernance à l’écoute, qui améliore la sécurité des citoyens, les services de base et les perspectives économiques – puis en faire connaître les résultats de manière créative sur les plateformes mêmes où les autocrates vendent leurs fausses réalités. Une gouvernance responsable et visible ailleurs offre aux électeurs une alternative au pouvoir personnel.

 

Cet article a été publié initialement par Africa Tomorrow. 

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