Entretien : L’Éthiopie trace la voie vers une IA souveraine en Afrique
Le mandat d’Abiy Ahmed à l’UA place Addis-Abeba en tête, mais l'énergie, les compétences et le financement décideront de sa portée.
Son Excellence Lemlem Fiseha Minale, ambassadrice de l’Éthiopie auprès de l’Union africaine (UA), espère que le financement africain de l’énergie, des infrastructures numériques, des compétences et de la gouvernance permettra au continent de développer l’intelligence artificielle (IA) à ses propres conditions.
La nomination du Premier ministre Abiy en tant que « champion » de l’UA en matière d’IA propulse l’Éthiopie au premier plan de la mise en œuvre des politiques continentales dans ce domaine. Qu’est-ce que cela signifie pour le pays et quelles sont ses priorités ?
Cette nomination arrive à point nommé, alors que l’Afrique cherche la place qui lui revient dans la révolution numérique. Parmi les priorités figureront l’inscription de l’IA et de la numérisation en bonne place dans l’ordre du jour politique des États africains, ainsi que le renforcement des investissements nationaux et continentaux dans l’alphabétisation numérique, les cyber-infrastructures et les start-ups numériques. Le Premier ministre encouragera également la coopération pour combler la fracture numérique et garantir la prise en compte des langues africaines.
Il mènera les efforts visant à établir des cadres de gouvernance responsables en matière d’IA, favorisant un usage éthique et responsable de cette technologie. S’appuyant sur les capacités expérimentales croissantes de l’Éthiopie, le Premier ministre plaidera en faveur de l’application de l’IA aux défis de développement de l’Afrique, notamment l’amélioration de la productivité agricole, des soins de santé, de l’éducation et de la prestation des services publics.
Quels progrès ont été réalisés aux niveaux continental et national depuis la publication en 2024 de la stratégie de l’UA en matière d’IA ?
Malgré des défis persistants – notamment en matière d’infrastructures, de financement, de développement des compétences et de gouvernance –, des progrès encourageants ont été accomplis pour préparer l’application concrète de l’IA. Tous les États membres de l’UA intègrent la numérisation dans leurs politiques et les pays élaborent des cadres nationaux en phase avec cette stratégie. L’Éthiopie a créé un institut dédié à l’IA et fonde une université spécialisée dans ce domaine.
La Commission de l’UA a signé en février 2026 un protocole d’accord avec Google portant sur une coopération en matière de développement, de gouvernance, de recherche et d’innovation dans le domaine de l’IA.
L’Éthiopie a créé un institut dédié à l’IA et fonde une université spécialisée dans ce domaine
Cet accord prévoit notamment la formation de trois millions d’étudiants et d’enseignants à travers l’Afrique d’ici 2030, en offrant un accès gratuit à des outils tels que Gemini Pro ainsi qu’un soutien supplémentaire pour les langues locales, notamment l’amharique. L’Agence de développement de l’UA-Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique a lancé une feuille de route continentale complémentaire en matière d’IA, tandis que des communautés économiques régionales telles que l’Autorité intergouvernementale pour le développement travaillent à l’élaboration d’un cadre et d’une stratégie régionaux communs en matière d’intelligence artificielle.
Le Conseil de paix et de sécurité (CPS) de l’UA a mis en place un groupe consultatif sur l’IA, la paix, la sécurité et la gouvernance, qui rédige une position africaine commune et une charte africaine sur l’IA. Au cours de la présidence éthiopienne du CPS en avril 2026, le Conseil a abordé la question de la gouvernance de l’IA, de la paix et de la sécurité – autant d’éléments essentiels à la réalisation des objectifs de la stratégie, notamment la création de richesse grâce à l’IA et la garantie d’un usage sûr et sécurisé au service du progrès des sociétés.
Au cours de la récente présidence éthiopienne du CPS, des inquiétudes ont été exprimées concernant l’utilisation abusive de l’IA. Comment percevez-vous ces défis et quelles mesures durables devraient être prises ?
La cybercriminalité liée à l’IA s’est considérablement accrue, tandis que des acteurs non étatiques, tant étrangers que nationaux, exploitent cette technologie pour fabriquer de fausses informations et déstabiliser la politique intérieure. Sa prolifération dans le domaine militaire et son exploitation potentielle par des groupes terroristes sont extrêmement préoccupantes.
La souveraineté des données des pays africains reste fragile, car la plupart des entreprises spécialisées dans l’IA sont contrôlées par de grandes puissances situées hors du continent. Les données africaines risquent donc de tomber entre de mauvaises mains. Lors de sa 1 339e réunion, le CPS a appelé à un renforcement de la gouvernance et de la coordination africaines en matière d’IA grâce à des cadres réglementaires continentaux et nationaux efficaces, à l’élaboration accélérée d’une position africaine commune sur l’IA et à des politiques visant à préserver la souveraineté numérique.
Des appels ont été lancés en faveur d’une intégration plus rapide de l’IA dans les mécanismes continentaux de paix et de sécurité, notamment pour l’alerte précoce, la prévention des conflits et l’analyse des risques. La nécessité de renforcer les capacités des États membres à identifier les menaces émergentes et à y répondre a été soulignée. Ces efforts exigent des investissements dans les infrastructures africaines d’IA grâce à des financements nationaux et internationaux destinés aux infrastructures numériques, à la recherche et au développement des compétences. Ils requièrent également des transferts de technologie et une coopération permettant à l’Afrique de développer, de réguler et de tirer profit de l’IA selon ses propres conditions.
L’IA et l’économie numérique ont rendu plus pressante la nécessité d’un approvisionnement adéquat en énergie
Si elles sont mises en œuvre efficacement, ces décisions et d’autres initiatives continentales et nationales garantiront que l’Afrique ne soit pas laissée pour compte dans les discussions sur l’avenir de l’IA.
Quelles mesures faudrait-il envisager pour remédier aux inégalités dans la répartition de la production énergétique et à la dépendance excessive vis-à-vis de fournisseurs externes, qui compromettent le contrôle et la propriété des données ?
L’IA et l’économie numérique ont rendu plus pressante la nécessité d’un approvisionnement adéquat en énergie et d’un accès universel. Les investissements doivent augmenter pour développer les diverses ressources hydroélectriques, géothermiques, solaires et éoliennes de l’Afrique, tandis que les initiatives émergentes visant à construire des installations nucléaires doivent également être soutenues. Dans le cadre du Programme de développement des infrastructures en Afrique, le continent peut garantir l’engagement politique et les ressources financières nécessaires à la réalisation de tous les projets énergétiques, y compris les barrages du Grand Inga.
L’Éthiopie progresse nettement en ce sens : elle a achevé le Grand Barrage de la Renaissance éthiopienne, autofinancé et d’une puissance de 6 000 MW, et lancé un programme de diversification énergétique.
Les pays africains doivent mettre en place leurs propres infrastructures et leurs propres systèmes de gouvernance dans le domaine du numérique. Le principe du « local d’abord » de la stratégie est crucial pour soutenir les talents et les écosystèmes locaux. Cela permettra de développer des solutions d’IA au service de l’intérêt général et répondant aux besoins et aux priorités du continent, tout en respectant et en préservant ses valeurs culturelles et ses coutumes.
L’Institut de l’Université panafricaine des sciences fondamentales, de la technologie et de l’innovation, basé au Kenya, devrait donner la priorité à l’IA et étendre son rayonnement grâce à des programmes mis en œuvre dans les universités nationales. Des investissements sont nécessaires pour intégrer les langues du continent grâce aux connaissances et aux infrastructures, ainsi que pour développer des modèles de fondation localisés.
De par sa jeunesse, la population de l’Afrique recèle un immense potentiel d’innovation et de créativité
Il est également primordial de mettre en place un programme de formation numérique à grande échelle, à l’image de l’initiative éthiopienne visant à former cinq millions de codeurs, qui a pour objectif de généraliser l’éducation aux données auprès des étudiants et des professionnels de tous âges, en particulier des élèves.
Le financement de l’IA pourrait mettre à rude épreuve les économies africaines. Où les États membres pourraient-ils trouver les ressources nécessaires pour préserver leur souveraineté en matière d’IA et réduire leur dépendance vis-à-vis des acteurs extérieurs ?
Le financement local et l’autonomie devraient constituer des priorités, à travers une combinaison de financements publics et privés. La Stratégie de transformation numérique pour l’Afrique (2020-2030) de l’UA prône la mise en place de partenariats entre acteurs africains ainsi que l’harmonisation des efforts en matière d’entrepreneuriat numérique aux niveaux continental, régional et national.
Parmi les mesures envisageables figure la création d’un portail en ligne permettant aux entrepreneurs africains, aux start-ups et aux petites et moyennes entreprises de promouvoir leurs services et leurs compétences, ainsi que la promotion auprès des États membres de l’UA du recours aux services d’entreprises locales. Il s’agit également de créer un environnement propice aux start-ups numériques et de financer des pôles d’innovation en collaboration avec le secteur privé. Le financement de l’économie numérique constitue un investissement dans l’avenir, dont les retombées positives s’étendent aux secteurs socio-économiques et de la sécurité. La coopération bilatérale et multilatérale doit être optimisée tout en garantissant la protection et la sécurité.
Lors de sa 1 339e réunion, le CPS a demandé à la Commission de l’UA de finaliser son étude approfondie de l’impact de l’IA et la position commune africaine. Quelles sont les avancées réalisées à ce jour et en quoi une position commune pourrait-elle être déterminante ?
Le groupe consultatif, composé de membres issus des cinq régions du continent, met en œuvre les instructions du Conseil en menant des consultations avec les institutions nationales, le secteur privé et des experts. Le CPS devrait recevoir le rapport de ce groupe lors de ses prochaines sessions.
Selon vous, comment les pays africains pourraient-ils, tant au sein de l’UA qu’à titre individuel, tirer parti des avantages de l’IA et en atténuer les risques ?
Il est essentiel de parvenir rapidement à une alphabétisation numérique universelle. Cela permettra aux citoyens de comprendre l’économie numérique et d’y prendre activement part. Des technologies numériques plus abordables élargiront l’accès aux outils et aux infrastructures d’IA et réduiront les inégalités en matière d’accès au numérique.
De par sa jeunesse, la population de l’Afrique recèle un immense potentiel d’innovation et de créativité. Des investissements accrus dans les start-ups et un soutien renforcé à l’entrepreneuriat peuvent transformer ce potentiel en un vivier de solutions locales d’IA.
Parallèlement, les pays doivent renforcer leurs capacités législatives et institutionnelles en matière de protection des données et de cybergouvernance afin de protéger les utilisateurs et de garantir la sécurité nationale. Cela nécessite non seulement des cadres juridiques complets qui définissent clairement les responsabilités des parties prenantes, mais aussi une application cohérente de la réglementation et une grande transparence dans les activités numériques.
La coopération intra-africaine permettra aux pays de partager leurs connaissances, leurs ressources et leurs bonnes pratiques, garantissant ainsi que l’IA profite au continent de manière coordonnée et durable.