Olaf Scholz entreprend un déplacement précoce en Afrique
Le motif du voyage du chancelier allemand Olaf Scholz était-il plutôt l'Afrique ou l'Ukraine ?
Le chancelier allemand Olaf Scholz aura fort à faire pour faire oublier Angela Merkel, qui l’a précédé dans cette fonction avec brio pendant 16 ans. C’est notamment vrai pour l'Afrique où Mme Merkel était appréciée, notamment parce que plus ouverte que ses partenaires européens à l'idée d'accueillir des immigrants en situation irrégulière. Elle a également lancé le Pacte pour l'Afrique du G20, qui vise à stimuler les investissements étrangers sur le continent.
C'est peut-être la raison pour laquelle Olaf Scholz n'a pas perdu de temps pour effectuer son premier voyage sur le sol africain. Après son entrée en fonction, il avait fallu plus de deux ans à Mme Merkel pour s’y rendre. M. Scholz n'aura attendu que cinq mois. Qu'il ait choisi l'Afrique plutôt que l'Asie ou l'Amérique du Sud pour sa première tournée en dehors de l'Europe « n'est pas passé inaperçu », selon Claus Stäcker, directeur Afrique de la Deutsche Welle.
La semaine dernière, M. Scholz s'est rendu au Sénégal, au Niger et en Afrique du Sud dans le cadre d'une tournée soigneusement orchestrée, d’après les responsables gouvernementaux et les journalistes allemands. L'énergie, la sécurité régionale et le commerce ont été les principaux points abordés — ainsi que l'Ukraine, bien que ce dernier sujet reste plutôt ambigu.
Au Sénégal, M. Scholz a rencontré le président Macky Sall, qui préside actuellement l'Union africaine (UA). Ce pays d'Afrique de l'Ouest est un allié fiable et de longue date de Berlin, ainsi qu'un pilier de la démocratie. M. Scholz a invité M. Sall au sommet du G7 que l'Allemagne organisera fin juin à Schloss Elmau, en Bavière.
Plus de deux ans ont été nécessaires à Angela Merkel pour se rendre en voyage officiel en Afrique
Il a également déclaré que l'Allemagne — qui cherche clairement à diversifier ses approvisionnements en gaz alors que Berlin et le reste de l'Europe tentent de se sevrer du gaz russe — espérait s'associer au Sénégal dans un projet d'extraction de gaz près de la frontière mauritanienne. Les deux dirigeants ont également discuté de l'initiative allemande du Pacte pour l'Afrique.
Au Niger, la sécurité a été le principal sujet de ses entretiens avec le président Mohamed Bazoum. Comme d'autres puissances européennes, l'Allemagne réoriente actuellement son aide militaire du Mali vers le Niger dans le cadre de la lutte contre les djihadistes, depuis qu'une junte militaire a renversé le gouvernement élu à Bamako et a mis la France à la porte.
Melanie Müller, associée principale et chercheuse à l'Institut allemand de politique internationale et de sécurité de Berlin, a indiqué à ISS Today que le Parlement allemand avait prolongé la participation de l’Allemagne à deux missions au Sahel, jusqu'au 31 mai 2023. Il s'agit de la Mission multidimensionnelle intégrée de stabilisation des Nations unies au Mali et de la Mission de formation de l'Union européenne.
En Afrique du Sud, M. Scholz a surtout mis l'accent sur le commerce. L'Allemagne est un investisseur majeur dans le pays depuis de nombreuses décennies, et quelque 600 entreprises allemandes y sont actuellement implantées. M. Scholz a participé aux célébrations du 70e anniversaire de la Chambre de commerce et d'industrie germano-sud-africaine.
L'Allemagne doit chercher des sources alternatives d'énergie et l'Afrique en fait partie
Scholz et Ramaphosa ont également discuté de la question de l'énergie, notamment des 8,5 milliards de dollars US que l'Allemagne, les États-Unis, le Royaume-Uni, la France et l'Union européenne (UE) fournissent à l'Afrique du Sud dans le cadre de l'initiative « Transition énergétique juste ».
Assez paradoxalement, Olaf Scholz a annoncé à M. Ramaphosa que l'Allemagne achèterait davantage de charbon sud-africain. Cette mesure viserait à compenser l’arrêt de l'approvisionnement en charbon russe par les pays de l'UE, prévu pour l'automne 2022, dans le cadre d'un embargo énergétique provoqué par l'invasion de l'Ukraine par la Russie. Il a également visité la société parapublique Sasol, à laquelle l'Allemagne apporte son aide dans la production d'hydrogène vert.
Certains analystes ont félicité M. Scholz d'avoir pris le temps de se détacher momentanément de la plus importante crise interne de l'Europe (la guerre de la Russie contre l'Ukraine) pour se rendre en Afrique. Mais peut-être l'Ukraine constituait-elle la véritable priorité, plus ou moins cachée, de cette tournée africaine ?
Jusqu'au 24 février 2022, date à laquelle les chars russes ont pénétré en territoire ukrainien, l'Allemagne était la plus encline à apaiser Moscou, parmi les grandes nations européennes. Cette position s'expliquait par sa forte dépendance à l'égard du gaz russe, sa proximité relative avec la Russie et son pacifisme d'après-guerre. En janvier 2022, le nouveau gouvernement de coalition d’Olaf Scholz avait été moqué pour n’avoir offert à l'Ukraine que des casques pour se défendre contre la menace d'une invasion russe.
La prudence initiale du chancelier semble céder le pas à la détermination une fois sa décision prise
Mais Olaf Scholz a opéré un revirement radical depuis le 24 février. L'Allemagne fournit désormais des armes lourdes à l'Ukraine et a suspendu la procédure de certification du gazoduc Nord Stream 2 qui la relie à la Russie. Elle a également imité le reste de l'Europe en décidant d’un abandon progressif de toutes les importations d'énergie russe et en imposant d'autres sanctions. L'Allemagne est donc subitement contrainte de chercher des sources d'énergie alternatives, et l'Afrique en fait partie.
Si Olaf Scholz et M. Ramaphosa semblent avoir sympathisé et s'être entendus sur nombre de projets, ils ne sont pas pour autant d'accord sur l'Ukraine. L'Allemagne estime que la position « non alignée » de l'Afrique du Sud est une anomalie et un anachronisme face à une telle agression. Néanmoins, il est dans l'intérêt des deux pays de maintenir et de renforcer leurs relations. Tous les partenaires occidentaux de l'Afrique du Sud ont d'ailleurs adopté cette position.
Sall a également déclaré à M. Scholz : « Nous ne voulons pas être alignés dans ce conflit [...] Nous ne voulons que la paix ». M. Scholz a annoncé au président sénégalais qu'il chercherait à rétablir les exportations de céréales en provenance d'Europe, touchées par le blocus russe du port ukrainien d'Odessa.
Sall a indiqué que lui-même et le président de la Commission de l'UA, Moussa Faki Mahamat, rencontreraient le président russe Vladimir Poutine le 3 juin 2022 au sujet du conflit et pour demander la levée du blocus. Par ailleurs, le président ukrainien Volodymyr Zelensky s'adressera par téléconférence à l'UA.
Le fait qu’Olaf Scholz ait invité MM. Ramaphosa et Sall au sommet du G7 laisse penser que leurs positions sur l'Ukraine ne sont pas rédhibitoires pour l'Allemagne. Mais Olaf Scholz pourrait également souhaiter qu'ils ne soient tous deux qu’un public captif à la réunion des dirigeants du G7, ce mois-ci, à Schloss Elmau. Les deux dirigeants africains seront sans doute soumis à de nombreuses questions sur leur position et il est à espérer qu'ils se laisseront convaincre, au terme du sommet, de signer une éventuelle déclaration condamnant l'agression de la Russie.
Le Dr Weronika Priesmeyer-Tkocz, directrice adjointe de l'Académie européenne de Berlin, a déclaré à ISS Today que, même si la guerre en Ukraine a éclipsé la tournée africaine de M. Scholz, « il est essentiel de réorienter et de maintenir la coopération et le partenariat avec les pays africains sur le plan stratégique ».
Stäcker a fait remarquer que « pour l'Afrique, l'Allemagne est d’une faible importance par rapport à la Chine, la Russie, l'Inde et d'autres pays ». Il a toutefois déclaré que M. Scholz avait pour l'essentiel rempli sa mission en Afrique. « Compte tenu de son utilité en tant que source d'énergie alternative, de son statut de marché plein de promesses et de son potentiel stabilisateur, l'Afrique revêt une importance croissante pour l'Allemagne ».
Pour autant, M. Stäcker estime qu’Olaf Scholz a manqué certaines opportunités cruciales pour consolider les relations avec le continent. Ainsi, il n'a pas suffisamment souligné l'engagement de l'Allemagne en faveur de la démocratie et de l'État de droit et n'a pas clairement défini un rôle plus important pour son pays en Afrique de l'Ouest et au Sahel.
Olaf Scholz doit assurément définir une stratégie cohérente pour l'Afrique. L'évolution rapide de sa politique à l'égard de la Russie laisse à penser que la prudence initiale du chancelier tend à céder le pas à la détermination une fois sa décision prise.
Peter Fabricius, consultant, ISS Pretoria
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