Les accords à court terme pourraient-ils nuire à l’influence russe en Afrique ?
Au Sahel, la Russie répond au terrorisme et à la fragilité des régimes, un scénario tout autre qu’en Afrique australe.
Publié le 11 mars 2026 dans
ISS Today
Par
Priyal Singh
chercheur principal, L’Afrique dans le monde, ISS Pretoria
Alors que la guerre en Ukraine se poursuit, Moscou privilégie les engagements bilatéraux avec les pays africains afin de contrer les répercussions politiques et économiques des tentatives occidentales visant à isoler la Russie. L’Afrique est passée d’une considération largement périphérique dans la politique étrangère russe à un théâtre géopolitique clé. Cette tendance a débuté avant 2022 et s’est concrétisée dans un contexte de guerre.
L’engagement de Moscou varie d’un pays africain à l’autre, et ces distinctions révèlent les opportunités et les limites de son empreinte sur le continent. Au Sahel, par exemple, la Russie a capitalisé sur l’insécurité et la fragilité des régimes, une approche très différente de celle adoptée en Afrique australe, où ses relations sont moins transactionnelles et plus anciennes.
L’Occident s’inquiète surtout de voir Moscou utiliser son aide bilatérale en matière de sécurité auprès d’un nombre croissant de pays africains. Grâce aux canaux gouvernementaux et aux entrepreneurs militaires soutenus par l’État, la Russie a renforcé son influence politique. Au Burkina Faso, en République centrafricaine (RCA), en Libye, au Mali, au Niger et au Soudan, entre autres, elle est devenue un partenaire majeur en matière de sécurité.
Si la Russie en tire des avantages symboliques et géopolitiques d’ordre général, tels qu’une image internationale renforcée, ces engagements sont principalement opportunistes et transactionnels. Cette aide sécuritaire accrue sert à la fois à la survie de certains régimes africains et aux intérêts miniers de la Russie.
Les relations avec ces États s’accompagnent de campagnes médiatiques et de désinformation qui présentent la coopération en matière de sécurité comme une réponse aux intentions malveillantes des partenaires occidentaux dans ce domaine. Moscou promeut ainsi sa vision d’un ordre international en pleine mutation, faisant écho aux doutes et à la désillusion de nombreux gouvernements africains à l’égard d’un système mondial dominé par l’Occident et les États-Unis.
L’aide sécuritaire russe répond aux préoccupations de dirigeants africains sur la survie de leur régime
Cette approche a connu son plus grand succès au Sahel et en Afrique centrale. À la suite d’une vague de coups d’État au Burkina Faso, au Mali et au Niger entre 2020 et 2023, les juntes ont écarté leurs partenaires occidentaux traditionnels. Moscou, via le groupe Wagner soutenu par l’État, puis l’Africa Corps, a comblé le vide. En répondant aux besoins sécuritaires des régimes militaires, la Russie a obtenu des concessions minières et des contrats d’approvisionnement en minerais avantageux à long terme.
Cette stratégie a été affinée grâce à des engagements antérieurs au Soudan et en RCA, où Wagner a noué, en 2017 et 2018, des liens sécuritaires et commerciaux avec des réseaux politiques d’élite.
En République centrafricaine, Wagner a rapidement obtenu l’accès aux élites du pouvoir, un rapprochement qui aurait donné lieu à des contreparties commerciales. Une demande similaire de l’ancien président soudanais Omar el-Béchir en 2017 a conduit Wagner à fournir un appui sécuritaire au Soudan en échange d’un accès à des concessions minières lucratives.
Ces dernières années, Moscou s’est tournée vers la Guinée équatoriale (avec l’envoi d’instructeurs militaires pour soutenir le régime du président Teodoro Obiang Nguema Mbasogo fin 2024), le Togo (accord de coopération militaire en 2025), la Guinée et la République du Congo (visites du ministre russe des Affaires étrangères en 2024), entre autres.
L’Afrique australe est beaucoup moins réceptive à cette stratégie commerciale et sécuritaire. À l’exception du Mozambique, où Wagner est brièvement intervenu en 2019 contre les terroristes à Cabo Delgado, les pays de la région n’ont pas conclu le type d’accords qui prévalent plus au nord. Cette différence s’explique probablement par le fait que la stabilité des régimes y est moins précaire qu’au Sahel et en Afrique centrale.
L’empreinte russe en Afrique australe repose sur des réseaux politiques plus solides qu’au Sahel
Néanmoins, l’influence de Moscou en Afrique australe est renforcée par des facteurs plus anciens, notamment les liens politiques remontant à l’époque de la libération. L’Afrique du Sud est un cas particulier. Ses relations solides avec Moscou reposent sur le capital politique tiré du soutien soviétique apporté autrefois au Congrès national africain.
Ce capital historique s’étend à d’autres gouvernements de la région dirigés par des partis de libération, notamment l’Angola et le Mozambique. Malgré les récents revers électoraux, la domination des partis issus des luttes de libération en Afrique australe constitue un point d’ancrage important des relations avec Moscou.
En conséquence, l’empreinte sécuritaire de la Russie dans la région repose sur des réseaux politiques et militaires plus solides et semble moins transactionnelle qu’au Sahel. La présence de la Russie en Afrique australe est plus institutionnalisée et s’appuie sur des accords de partenariat stratégique, des accords de coopération militaire, des échanges de formation, des exercices navals conjoints, des ventes d’armes et un soutien militaire technique.
À l’exception de l’Afrique du Nord, les relations économiques de Moscou en Afrique australe sont également plus étendues que dans le reste du continent, même si elles restent limitées à certains secteurs. Les entreprises soutenues par l’État, notamment Rosatom, ALROSA et Rosoboronexport, ont joué un rôle particulièrement important, avec des intérêts dans les domaines miniers, énergétiques et de la défense.
Ces distinctions suggèrent une approche à deux volets qui reflète à la fois l’opportunisme et les limites de la politique africaine de la Russie. L’influence de Moscou s’est considérablement accrue dans les États instables du Sahel et d’Afrique centrale. Cependant, ses partenariats les plus durables reposent sur une solidarité historique et des réseaux politiques entretenus au fil du temps.
Moscou peut-elle résister à l’attrait des gains à court terme dans un monde de plus en plus fragmenté ?
Alors que Moscou cherche à renforcer sa présence en Afrique, ses relations bilatérales, fondées principalement sur des intérêts transactionnels à court terme, pourraient s’effondrer à mesure que les dynamiques politiques ou sécuritaires des pays africains évoluent. Dans ce contexte, les clients ou les mécènes sont facilement interchangeables, ce qui réduit les chances de nouer des partenariats stratégiques à long terme.
Moscou pourrait chercher à reproduire ailleurs sur le continent son approche adoptée en Afrique australe. Cependant, le Kremlin pourra-t-il résister à l’attrait des gains à court terme dans un monde toujours plus fragmenté et imprévisible ?
Cet article est une version abrégée d’un chapitre publié dans un recueil du Centre Russie-Eurasie de la Fondation Carnegie pour la paix internationale.
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