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La terre, une source de développement inexploitée en Afrique

L’agriculture est la clé du décollage économique du continent, à condition d’entreprendre une réforme foncière qui permette d’en tirer tout le potentiel.

Au cours de la dernière décennie, la qualité de la gouvernance en Afrique a largement stagné, voire régressé, comme le montrent l’indice d’efficacité de la gouvernance de la Banque mondiale, les enquêtes Afrobaromètre dans différents pays et l’indice Ibrahim de la gouvernance en Afrique.

La jeunesse africaine est gouvernée par des élites politiques âgées. Elle est souvent influencée par des autorités traditionnelles dont les motivations, les visions du monde et les intérêts institutionnels favorisent la continuité plutôt que le changement. Ce décalage étouffe la créativité, affaiblit la responsabilité et enferme les sociétés dans des structures économiques à faible productivité.

Pour la plupart des décideurs politiques, des bailleurs de fonds occidentaux et de nombreux universitaires, donner la priorité à la bonne gouvernance, c’est-à-dire au respect des droits de l’homme, à la démocratie et à la promotion des femmes, finira par accélérer le développement. Cependant, ces efforts ont peut-être été entravés par la reproduction des pratiques des démocraties à revenus élevés plutôt que de s’inspirer de modèles mieux adaptés aux économies en développement dans lesquelles une gouvernance efficace et la croissance économique sont peut-être plus importantes.

Le développement de l’Afrique passe par la rupture avec l’emprise des systèmes politiques gérontocratiques et par une réforme des pouvoirs et des fonctions des chefs traditionnels, en particulier lorsque ceux-ci freinent la transformation économique et l’innovation. Pour y parvenir, il convient de formaliser les droits fonciers et les droits de propriété, et de créer des institutions favorisant l’innovation, la concurrence et le renouvellement générationnel.

Compte tenu de l’importance de l’agriculture, la terre constitue en Afrique la plus grande source de capital potentiel. Ce point a été défendu par l’économiste Hernando de Soto, dont les travaux sur les droits de propriété formels et le « capital mort » mettent en évidence le principal obstacle au développement agricole en Afrique.

L’Afrique possède le plus grand potentiel agricole au monde, mais dépend des importations alimentaires

De Soto soutient que bon nombre de personnes pauvres dans le monde possèdent déjà des actifs, notamment des terres et des logements, mais ne peuvent les convertir en capital productif en raison de lacunes dans les systèmes juridiques et institutionnels. Son ouvrage, Le mystère du capital : pourquoi le capitalisme triomphe en Occident et échoue partout ailleurs, publié en 2000, a attiré l’attention des économistes du développement, des politologues et des anthropologues.

De Soto a introduit le concept de « capital mort » pour décrire les actifs (tels que la terre, le logement et les petites entreprises) qui ne peuvent être utilisés pour générer davantage de capital, car ils ne bénéficient pas d’une reconnaissance officielle, de documents juridiques ou de droits de propriété clairement établis. Il a estimé que la valeur de ces actifs dans les pays en développement et les anciens pays communistes pouvait s’élever à plusieurs milliers de milliards de dollars, bien que sa méthodologie ait par la suite fait l’objet de nombreuses critiques.

Il a souligné que dans ces pays, « la plupart des pauvres possèdent déjà les actifs dont ils ont besoin pour réussir dans le capitalisme […] Toutefois, ils détiennent ces ressources sous des formes défectueuses […] Ils possèdent des maisons, mais pas de titres de propriété ». Ses travaux ont mis en avant l’importance de transformer un actif en capital en l’utilisant comme garantie, en le liquidant ou en s’en servant comme levier pour générer des investissements.

Pour De Soto, une grande partie de la richesse des pays occidentaux provient de systèmes formels de droits de propriété, qui ont permis de convertir les actifs en capital productif. Dans de nombreux pays en développement, ces systèmes sont faibles, voire inexistants. Au contraire, jusqu’à 90 % des terres d’Afrique subsaharienne sont gérées selon des régimes fonciers coutumiers et ne font donc pas l’objet de titres formels de pleine propriété.

La gestion des terres est importante car l’agriculture constitue le fondement du décollage économique. L’agriculture génère souvent les premiers gains de productivité et les excédents qui, habituellement, sous-tendent la croissance industrielle. Elle y parvient en libérant de la main-d’œuvre et en fournissant du capital à d’autres secteurs, ainsi qu’en générant un excédent destiné à l’investissement dans l’industrie et les services.

90 % des terres d’Afrique subsaharienne dépendent des régimes fonciers coutumiers

L’Afrique possède le plus grand potentiel agricole au monde, pourtant elle dépend de plus en plus des importations alimentaires. Compte tenu de la structure foncière et des incitations mises en place par les gouvernements et les institutions, qui déterminent les conditions dans lesquelles les agriculteurs exercent leur activité, le potentiel du continent reste largement inexploité.

À quelques exceptions près, comme le secteur agricole commercial sud-africain, la productivité agricole africaine est inférieure à celle d’autres régions en développement. Par conséquent, des investissements relativement modestes pourraient entraîner un « changement progressif ». L’irrigation, les semences et les services d’accompagnement aux agriculteurs qui leur permettent d’acquérir des connaissances pratiques, de bénéficier de formations et de conseils pour améliorer la productivité et les infrastructures pourraient générer des gains substantiels.

La réforme du régime foncier est également essentielle. Une étude a révélé que l’enregistrement des droits fonciers ne concernait que 2 % à 10 % des terres dans de nombreuses régions rurales d’Afrique. La multiplicité des régimes fonciers, le chevauchement du droit coutumier et du droit écrit, la faiblesse des systèmes de cartographie et d’archivage ainsi que le morcellement et la location informels sont autant de défis à relever.

La formalisation de la propriété foncière est plus facile à dire qu’à faire. Les systèmes fonciers informels, les droits coutumiers et la propriété communale en Afrique diffèrent des modèles occidentaux de propriété. La formalisation doit inévitablement être menée avec prudence afin d’éviter les dépossessions et l’exclusion, ou d’encourager les pratiques de prêts abusifs.

Des droits de propriété sûrs, notamment des titres clairs, des enregistrements officiels, des droits exécutoires et des mécanismes juridiques accessibles, sont essentiels pour que les actifs se transforment en capital.  Lorsque les droits de propriété sont fragiles, les personnes tendent moins à investir et à entreprendre des améliorations, sont moins à même d’utiliser leurs actifs comme garantie et plus susceptibles de rester cantonnés aux marchés informels.

Les régimes fonciers coutumiers doivent être convertis en droits de propriété bancables

L’approche de De Soto est institutionnelle : il insiste sur la nécessité d’harmoniser les cadres juridiques, les registres, les marchés fonciers et les systèmes d’évaluation afin que les actifs puissent être enregistrés, négociés et intégrés dans une économie formelle. La solution, selon lui, consiste à intégrer les actifs informels dans les systèmes formels.

Plus de deux décennies après les travaux de De Soto, des technologies comme les smartphones et les systèmes cadastraux numériques, qui associent en temps réel des cartes à des registres juridiques, d’évaluation et d’aménagement, peuvent accélérer la mise en œuvre et clarifier la propriété foncière.

La réforme prioritaire pour l’Afrique est la modernisation du régime foncier. Les droits fonciers coutumiers doivent être légalement reconnus, numérisés et convertis en actes de propriété sûrs et bancables, que ce soit par la propriété individuelle ou par un bail à long terme, afin que la terre puisse servir de capital. Sinon, l’agriculture, qui reste le fondement de la réduction de la pauvreté et de la croissance en Afrique, ne pourra pas se moderniser à grande échelle.

L’orientation politique de l’Afrique doit s’éloigner des modèles de gouvernance imposés de l’extérieur pour s’orienter vers des réformes pragmatiques, axées sur le développement, qui accordent la priorité à la productivité agricole, au capital humain et à l’innovation.  Lorsque l’autorité traditionnelle est intégrée aux systèmes juridiques et technologiques modernes, au lieu de fonctionner comme un pouvoir parallèle échappant à tout contrôle, les résultats en matière de développement s’améliorent de manière tangible.

 

Cet article est un extrait du nouvel ouvrage de Jakkie Cilliers intitulé Africa’s Road to Prosperity: 10 Things to Know. Rejoignez Jakkie Cilliers pour discuter des conclusions lors de la tournée de présentation du livre organisée par Exclusive Books les :

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