La région des Grands Lacs ne peut supporter davantage d'instabilité

2019-03-18

Les tensions régionales dans la région des Grands Lacs atteignent un niveau alarmant. Les deux pays voisins que sont le Rwanda et l'Ouganda ont ouvertement haussé le ton au cours des dernières semaines. C'est une situation inhabituelle, les deux présidents préférant généralement régler leurs différends à huis clos.

L'Ouganda affirme que le Rwanda infiltre ses services de sécurité et espionne la sécurité de l'État ougandais. Le Rwanda, à son tour, accuse l’Ouganda de soutenir les rebelles anti-rwandais. Le Rwanda déclare également que l'Ouganda torture des ressortissants rwandais, tandis que l'Ouganda accuse le Rwanda d'assassiner des dissidents rwandais sur son territoire.

Début mars, le Rwanda a fermé une partie de sa frontière avec l'Ouganda en réponse à l'expulsion par l'Ouganda d'une quarantaine de Rwandais soupçonnés d’avoir espionné l'État ougandais. Le Rwanda a également mis en garde ses citoyens contre les déplacements en Ouganda, affirmant qu'ils risquaient d'être arrêtés ou harcelés.

Lors de la semaine qui a suivi, le président Kagame a lancé un avertissement au président ougandais Yoweri Museveni : « Vous pouvez tenter de déstabiliser notre pays, vous pouvez nous faire du mal, vous pouvez tirer sur moi et me tuer. Mais il y a une chose que personne ne peut faire – me forcer à me mettre à genoux. »

Il est difficile de déterminer précisément ce qui a fait dégénérer la situation. Mais les deux pays sont conscients qu'une guerre ouverte serait une catastrophe pour les populations, la stabilité dans les Grands Lacs et le développement économique de l'Afrique de l'Est.

Le Rwanda et l'Ouganda connaissent bien les méthodes des uns et des autres, mais ils ont généralement toujours été du même côté

Cela démontre que les Grands Lacs n'ont pas réussi à trouver une solution à  l'une des causes majeures de l'instabilité – la régionalisation des conflits politiques nationaux. Elle est entretenue par plusieurs dynamiques : des environnements politiques répressifs, la réticence des gouvernements à trouver des accords politiques avec leurs opposants, l'instrumentalisation de ces derniers par les organismes régionaux, l'incapacité de plusieurs pays à contrôler leur territoire et leurs frontières et des éléments secondaires tels que les activités économiques illégales.

Le Rwanda et l'Ouganda ont financé et accueilli de tels mouvements au cours des deux dernières décennies et connaissent bien les méthodes et les motivations des uns et des autres. Mais ils ont généralement toujours été du même côté.

Il y a vingt-cinq ans, le Front patriotique rwandais a quitté ses bases en Ouganda pour renverser le gouvernement rwandais dirigé par les Hutus. Auparavant, Kagame avait aidé Museveni à accéder au pouvoir. Le Rwanda et l'Ouganda ont tous deux contribué à l'éviction de Mobutu Sese Seko en 1997, se sont associés en 1998 pour tenter de renverser le président congolais Laurent Kabila, puis ont apporté leur soutien aux mandataires locaux lors de la guerre de cinq ans qui a suivi.

L’Ouganda a contribué à attiser la violence ethnique entre les Hema et les Lendu dans la province de l’Ituri en République démocratique du Congo (RDC) à la fin des années 1990. Le pays a ensuite soutenu toutes les parties dans un conflit qui a causé la mort de près de 100 000 personnes et lui a permis de siphonner les ressources congolaises. Plus tard, le Rwanda et l’Ouganda ont soutenu dans l’Est de la RDC les rebelles dirigés par les Tutsis, qui constituèrent par la suite le M23.

Les deux pays ont mis en place d'importants réseaux économiques dans l'Est de la RDC, qui profitent largement aux élites politiques et militaires de leurs pays. La compétition pour l’accès aux ressources pourrait être aussi l’un des facteurs des tensions actuelles, comme ce fut le cas en 2000 lorsque les deux armées se sont affrontées à Kisangani, en RDC, lors de combats qui ont entraîné la mort de plus de 1 000 civils congolais.

Les accords de paix régionaux n'ont pas écarté le Rwanda et l'Ouganda de la place centrale qu’ils occupaient dans le conflit en RDC

Ni les cadres régionaux de paix et de sécurité ni les accords de paix n'ont réussi à écarter le Rwanda et l'Ouganda de la place centrale qu’ils occupaient dans le conflit en RDC ; ils ont, pour la plupart, trop mis l'accent sur les nombreuses défaillances de la RDC en matière de gouvernance.

Un accord-cadre pour la paix, la sécurité et la coopération a été signé par 11 pays voisins en 2013 à la suite de la réémergence du M23. Cet accord ciblait la RDC et lui imposait un ensemble de réformes internes, tandis que les autres signataires s’engageaient à ne pas soutenir les rebelles antigouvernementaux dans la région. Tous les engagements pris à l'époque sont tombés dans l'oubli.

Pour être efficace, une nouvelle approche régionale de la paix et de la stabilité doit traiter de la gouvernance et de l'instabilité politique dans tous les principaux pays des Grands Lacs, mais également de leurs relations. Ce ne sera pas chose facile. Les relations entre les chefs d’État sont quasi familiales, ce qui rend difficile l’acceptation de la médiation par des organismes extérieurs.

Le Rwanda et le Burundi refusent tous deux de s'entretenir avec l'opposition armée ou d'accepter le fait que la politique intérieure soit une cause du conflit. La relation entre les deux pays est une préoccupation majeure pour la région.

La décision du président burundais, Pierre Nkurunziza, de briguer un troisième mandat en 2015 a provoqué d'importants troubles, et la forte répression des libertés politiques a entraîné l'exode d'une partie de la population civile et des opposants politiques burundais. Beaucoup se sont installés au Rwanda. Depuis lors, le Burundi a, à plusieurs reprises, accusé le Rwanda de soutenir des tentatives de renversement par des groupes armés antigouvernementaux.

L'UA doit profiter de la brèche offerte par la Conférence internationale sur la question de la région des Grands Lacs

Le Rwanda dément l'accusation, mais il a été prouvé que le pays a permis que des formations se déroulent dans des camps de réfugiés sur son territoire. La Communauté d'Afrique de l'Est, sous la direction de Museveni, a évité d’aborder ces questions, se concentrant plutôt sur la médiation de la crise politique interne au Burundi.

La Conférence internationale sur la région des Grands Lacs n'a pas suffisamment de poids pour créer une initiative régionale forte et renforcer la volonté politique des États membres. Mais c’est le seul mécanisme régional qui implique les principaux pays des Grands Lacs.

L'Union africaine (UA) doit profiter de cette brèche pour jouer un rôle proactif dans le rapprochement de ces chefs d'État. Les tensions régionales devraient être débattues au sein du Conseil de paix et de sécurité de l'UA qui pourrait indiquer à l'UA la meilleure manière de remédier efficacement à la dégradation des relations entre les pays.

D'autres acteurs régionaux importants tels que la Tanzanie et l'Afrique du Sud peuvent également participer à ce processus, notamment en aidant à faire baisser les tensions entre les chefs d'État. Cyril Ramaphosa, d'Afrique du Sud, est expérimenté et respecté par les dirigeants de la région. La Tanzanie a une longue histoire dans la région des Grands Lacs et est membre de la Communauté de l'Afrique de l'Est. Son président, John Magufuli, pourrait jouer un rôle important.

Les tensions entre l'Ouganda et le Rwanda et entre le Rwanda et le Burundi ne déclencheront peut-être pas la guerre entre ces pays, mais elles pourraient indirectement créer un autre conflit dans l'Est de la RDC. Elles nuisent assurément à la coopération en matière de paix et de sécurité dans cette zone instable. Il s’agit d’une occasion importante pour les acteurs africains d’empêcher une escalade du conflit dans la région.

Stephanie Wolters, Chercheuse principale, ISS Pretoria

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