La manne gazière de l’Afrique pourrait être éclipsée par la neutralité carbone

2021-10-22

De nombreux pays africains viennent d’arriver à la fête du gaz naturel, mais il semble qu’elle tire à sa fin. Le consensus mondial visant à atteindre la neutralité carbone d’ici à 2050 s’est rapidement accéléré, ce qui risque de faire passer au second plan les possibilités offertes à plusieurs producteurs potentiels de gaz.

Lorsque la 26e Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques (COP26) sera tenue à Glasgow dans une semaine, la communauté internationale tentera de se mettre d’accord sur des mesures drastiques visant à limiter le réchauffement de la planète à 1,5 °C au-dessus des températures de l’ère préindustrielle. 

Que va-t-il se passer pour les 17 pays africains possédant des réserves de pétrole, et surtout pour les 15 pays possédant des réserves de gaz naturel (la plupart de ces pays ont des ressources à la fois pétrolières et gazières), dignes d’être mentionnés par la Chambre africaine de l’énergie ? Le gaz était censé être la nouvelle frontière africaine en matière d’hydrocarbures, une aubaine pour plusieurs nouveaux entrants comme le Mozambique et la Tanzanie, et apporter une nouvelle injection de revenus pour les anciens fournisseurs d’énergie comme l’Angola. 

Mais sont-ils arrivés trop tard ? La COP26 va-t-elle couper le gaz avant que de nombreux pays ne l’aient allumé ?

Le gaz devait être la nouvelle frontière africaine en matière d’hydrocarbures, une aubaine pour des pays comme le Mozambique et la Tanzanie

C’est une préoccupation majeure qui a été exprimée lors du sommet en ligne Financial Times Africa, tenu cette semaine. À l’approche de la COP26, les dirigeants du monde entier se surpassent en s’engageant à atteindre l’insaisissable objectif de la neutralité carbone. Pour être crédibles, ils exhortent les entreprises de leurs pays respectifs à cesser d’investir dans des projets pétroliers et gaziers à forte empreinte carbone, comme l’a noté Tom Wilson, correspondant du Financial Times sur les sujets relatifs à l’énergie. 

Il a également fait remarquer que l’Afrique n’était à l’origine que d’un pourcentage minime des émissions, que la plupart de ses pays étaient pauvres en énergie et qu’ils étaient pourtant parmi les plus exposés aux effets du changement climatique. « Les pays qui disposent de combustibles fossiles n’en ont pas encore tiré tous les avantages possibles ; ceux qui n’en disposent pas n’ont pas le réseau d’infrastructures nécessaire pour passer directement aux énergies renouvelables. »

Le sommet s’est particulièrement intéressé au cas de l’Angola. Comme l’a souligné M. Wilson, il s’agit de l’un des pays les plus dépendants du pétrole au monde, source d’énergie dont il tire 70 % de ses recettes publiques et 90 % de ses devises étrangères. Ce pays est-il en train de subir aujourd’hui une immense pression mondiale pour ralentir, voire stopper, sa production de pétrole et de gaz ? 

Le ministre angolais des Transports, Ricardo Viegas de Abreu, a reconnu qu’il s’agissait de l’un des principaux défis pour l’économie angolaise. La forte dépendance du pays vis-à-vis du pétrole implique qu’il aura du mal à trouver d’autres ressources à exploiter pour répondre à ses importants besoins en matière socioéconomique.

La technologie des énergies renouvelables n’est pas tout à fait prête à supporter la majeure partie de l’approvisionnement énergétique

Le Président angolais João Lourenço a reçu des questions concernant le fait que la production de pétrole de l’Angola était en déclin, au moment où le monde s’éloigne des combustibles fossiles. Lorsqu’il lui a été demandé s’il avait un plan pour attirer des investissements pétroliers et gaziers et diversifier l’économie, le Président a répondu que son pays travaillait dur pour attirer les investissements dans le secteur du pétrole, en particulier dans le « gaz non-associé », c’est-à-dire le gaz naturel. 

M. de Abreu a rappelé que l’Angola produisait du « gaz associé », un produit dérivé du pétrole, depuis un certain temps. Son gouvernement vient toutefois de réunir un consortium dont l’objectif est de développer le gaz naturel, de manière distincte. M. Lourenço a déclaré qu’en dehors de ces investissements dans les hydrocarbures, l’Angola travaillait également à la transition entre les énergies polluantes et les énergies respectueuses de l’environnement, un processus qui prendra un certain temps.

Ces projets devraient donc être menés en parallèle. Par exemple, le fournisseur d’énergie italien Eni a lancé un projet de gaz naturel dans la province de Namibe, alors que Luanda venait de signer un protocole d’accord avec une société américaine pour des projets d’énergie solaire « d’un montant considérable ».

M. de Abreu a déclaré que l’Angola devrait être autorisé, au cours des discussions de la COP26, à effectuer sa transition du pétrole vers le gaz progressivement, étant donné le niveau élevé des besoins financiers pour stimuler les infrastructures et l’économie. « Parce que nous considérons que la plupart des pays du continent sont confrontés au même défi, à savoir un énorme potentiel de gaz naturel qu’ils ne sont pas autorisés à déployer pour contribuer aux besoins de cette transition financière. »

Si l’Afrique tire les leçons des erreurs du passé et utilise ses ressources gazières à bon escient, le développement pourrait s’en trouver stimulé

Il a appelé à la mise en place d’un programme à l’échelle de l’Afrique pour poursuivre la quête de tolérance envers une transition graduelle. Cette demande de soutien à une approche « équilibrée » a été amplement saluée. Mike Anderson, vice-président principal de Kosmos Energy, a déclaré que l’énorme usine flottante de gaz naturel liquéfié que Kosmos et BP développent au large de la Mauritanie et du Sénégal revêtait un caractère crucial pour la transition énergétique de ces deux pays. 

Tous deux disposent en effet de programmes clairs visant à créer des économies fondées sur le gaz naturel, puis à les relier à un avenir renouvelable. Le Sénégal, par exemple, fonctionne actuellement avec environ 23 % d’énergies renouvelables et vise à atteindre les 30 % d’ici à 2025. M. Anderson a déclaré que le gaz était une source d’énergie nettement plus propre que le charbon, le fioul lourd et les huiles de cuisson. 

Beaucoup d’autres acteurs considèrent également le gaz comme une transition naturelle vers l’hydrogène vert, une source d’énergie propre fortement encouragée par l’Union européenne, en particulier. M. Anderson a indiqué que le ministre sénégalais de l’Énergie avait récemment déclaré aux Nations unies que le fait d’étouffer la production de gaz avant que des pays comme le sien ne disposent d’un approvisionnement énergétique fiable aurait des conséquences socioéconomiques désastreuses. 

Cependant, il est révélateur que l’Angola, avec ses importantes réserves énergétiques, ait une capacité de production d’électricité installée de seulement 5 000 MW pour ses 35 millions d’habitants. C’est l’équivalent de la production en Croatie, qui ne compte que cinq millions d’habitants, comme l’a rappelé M. Wilson. 

Dhesigen Naidoo, expert en changement climatique à l’Institut d’études de sécurité, note que, s’il existe un consensus quant à l’abandon proche du charbon, puis du pétrole par la suite, le gaz est quant à lui plus largement présenté comme une transition vers un avenir renouvelable. Cela s’explique en partie par le fait que les technologies renouvelables ne sont pas encore prêtes à supporter la majeure partie de l’approvisionnement énergétique et qu’elles ont besoin d’une décennie de développement supplémentaire.

Il reste néanmoins sceptique à l’égard de l’industrie pétrolière. M. Naidoo pense que l’industrie pétrolière a un intérêt stratégique à repousser la transition vers les énergies renouvelables afin de se donner suffisamment de temps pour prendre le contrôle de cette industrie, dans laquelle elle investit déjà massivement. 

Il remet également en question les affirmations des pays africains producteurs de pétrole et de gaz selon lesquelles ils auraient besoin de temps pour développer ces réserves au profit de leurs populations. « L’histoire du continent doit nous apprendre que nous n’avons pas encore bien compris comment convertir ces actifs en un gain net au niveau local. »

Néanmoins, si l’Afrique peut tirer des leçons des erreurs du passé et si ces actifs sont utilisés à bon escient, alors le développement pourrait s’en trouver stimulé. Si cette opportunité est refusée aux pays africains pour des raisons d’ordre climatique, alors les pays riches devront les dédommager à hauteur de 100 milliards de dollars par an, somme qui a été promise aux pays en développement pour les aider à atténuer les effets du changement climatique et à s’y adapter. « L’Afrique est un non-bénéficiaire net du changement climatique », a noté M. Naidoo. 

Ces 100 milliards de dollars se sont révélés être en réalité plus proches des 80 milliards. D’une certaine manière, c’est donc au pays développés de décider de l’avenir du gaz africain. 

Peter Fabricius, consultant ISS

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