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L'Afrique reste vulnérable à la crise au Moyen-Orient

Déjà éprouvé par deux chocs récents, le continent affronte cette nouvelle crise au moment le plus critique de sa reprise.

La crise au Moyen-Orient frappe l’Afrique. C'est la troisième perturbation majeure des chaînes d’approvisionnement en dix ans depuis la pandémie de COVID-19 et le conflit russo-ukrainien de 2022. À chaque fois, un facteur externe expose les vulnérabilités structurelles et les économies s’effondrent.

Elle survient au pire moment. Plusieurs pays africains ont passé ces deux dernières années à reconstituer leurs réserves, fortement entamées en 2022. L’assainissement budgétaire sur le continent a été inégal mais globalement positif, et les banques centrales ont pris des mesures pour contenir l’inflation. Des pays comme l’Afrique du Sud et l’Égypte ont amélioré leur profil d’endettement à moyen terme et reconstitué légèrement leurs réserves.

Cependant, le continent reste très vulnérable. Alors que la situation macroéconomique s’améliorait, avec des anticipations de baisse des taux des économies avancées, un dollar plus faible et une stabilité des prix des matières premières, il pourrait subir les contrecoups de ces bouleversements.

Le carburant, les engrais et les denrées alimentaires sont au cœur de la crise. La hausse des coûts du carburant a des répercussions sur les transports et la production. Les pénuries d’engrais ou les flambées des prix entraînent une baisse rapide de la production agricole qui se répercute sur les prix des denrées alimentaires. L'inflation affecte alors les ménages et la stabilité sociopolitique.

Les mécanismes de transmission sont bien connus. Les marchés financiers réagissent d’abord par une pression sur les devises, avec des sorties de capitaux et un déplacement des investisseurs vers des valeurs refuges qui font grimper les coûts des importations et accentuent les pressions inflationnistes. Les prix des matières premières de l’énergie et des intrants agricoles augmentent. Les perturbations des chaînes d’approvisionnement ralentissent la production, la consommation et la croissance.  

Cinq semaines après le début de la crise au Moyen-Orient, tous les signaux s'allument. Le prix du pétrole a augmenté d’environ 50 % et celui des engrais de 35 % à 50 %. Les devises africaines se sont dépréciées, le rand en tête, qui a perdu entre 5 % et 7 % face au dollar.

Ce nouveau bouleversement pourrait entraver la reprise macroéconomique

Les anticipations d’inflation élevée a ralenti la baisse des taux des banques centrales. Les banques centrales d’Afrique du Sud, d’Angola, du Maroc et du Mozambique ont suspendu la baisse de leurs taux directeur, invoquant les risques d’une inflation importée. D’autres devraient suivre le mouvement.

Contrairement aux situations précédentes, la capacité des pays africains à absorber ces chocs varie considérablement. Certains pays comme le Kenya disposent d’une marge de manœuvre plus importante qu’en 2022. Ses réserves extérieures correspondent à 5,7 mois d’importations, ses politiques ont gagné en crédibilité et il a amélioré son profil d’endettement.

Le Nigeria se trouve aussi dans une situation plus favorable : des réserves optimisées, des mesures de ciblage de l’inflation et une meilleure coordination budgétaire et monétaire témoignent d'une politique plus robuste. En supprimant des subventions coûteuses et en gérant son endettement, le gouvernement s’est doté des réformes nécessaires pour surmonter la volatilité.

Ailleurs, la situation est moins rassurante. Des pays comme le Sénégal, dépendant des importations d’énergie, aux réserves limitées et aux besoins extérieurs élevés, restent vulnérables. Le Mozambique et d’autres pays émergents sont chancelants, à cause de leur fragilité économique et d’un manque d’accès aux capitaux internationaux.

Le Centre pour le développement mondial recommande d’évaluer la vulnérabilité à l’aide d’une combinaison d’indicateurs. Ceux-ci incluent la dépendance aux importations d’énergie et d’engrais, l’ampleur des subventions aux combustibles fossiles, les obligations de la dette extérieure, l’exposition aux transferts de fonds du Golfe et l’adéquation des réserves aux besoins d’importation.

Les pays dont les indicateurs affichent de faibles performances affronteront de plus grands défis. L’Égypte, par exemple, dépend fortement de l’extérieur pour son énergie, le pétrole et le gaz représentant jusqu’à 30 % de ses importations. Confrontée à un service de la dette extérieure d’environ 29,18 milliards de dollars US, elle dépend également des transferts de fonds du Golfe, qui représentent plus de 4 % de son produit intérieur brut.

La capacité d’absorption des pays africains varie fortement d’un État à l’autre

Les décideurs font face à des dilemmes. La politique monétaire ne suffit pas à contenir l’inflation qui s’annonce, tirée par l’offre. Durcir la politique monétaire pour stabiliser les anticipations pourrait nuire à une croissance chancelante. Subventionner les ménages menacerait l’équilibre budgétaire.

Cependant, l’inaction risque d’engendrer des tensions sociales et politiques. La hausse des prix des aliments et du carburant est un catalyseur de mécontentements. L’augmentation des pressions économiques risque d’accentuer les divisions là où le contrat social est déjà fragilisé. L’Éthiopie, l’Égypte et le Nigeria ont connu des pénuries de carburant, souvent précurseurs de troubles.

Les gouvernements africains gèrent ces répercussions de différentes manières. Pour limiter la demande de carburant, l’Égypte a instauré des délestages, la fermeture précoce des commerces et l’obligation de télétravail. La Zambie a menacé de faire des enquêtes sur la thésaurisation et les achats de panique. La Namibie a réduit les taxes jusqu’à 50 % pendant trois mois.

Les effets de second ordre, souvent négligés, ont pourtant des répercussions très négatives. Les pénuries de gaz, d’hélium et de soufre touchent l’exploitation minière et l’industrie manufacturière. En Zambie, où l’activité industrielle est liée aux filières d’approvisionnement mondiales, ces perturbations peuvent avoir des impacts disproportionnés.

Il existe toutefois des opportunités, même si leur concrétisation n’est pas garantie.

Les exportateurs de matières premières pourraient en bénéficier à court terme. Avec des prix de référence sous les 70 dollars, le Nigeria et l'Angola pourraient voir leurs bénéfices s’envoler, à condition que le baril se maintienne durablement au-dessus du seuil des 100 dollars.

La vulnérabilité de l’Afrique aux chocs externes reste forte, en l'absence de diversification économique

La raffinerie Dangote, qui a déjà reçu des commandes en abondance de clients africains et européens, pourrait augmenter les capacités de production du Nigeria et favoriser le commerce énergétique. Cependant, le Nigeria peine à alimenter la raffinerie faute de production suffisante et de cargaisons sous contrat.

Les pays fleurons de l’aviation, de la logistique et des infrastructures numériques pourraient aussi tirer leur épingle du jeu. Ethiopian Airlines étend actuellement son réseau à six destinations internationales et nationales. Kenya Airways et Royal Air Maroc élargissent également leurs liaisons. Les ports situés autour du cap de Bonne-Espérance ont enregistré une hausse de 112 % des détournements de trafic début mars.

Cependant, la mise en œuvre reste un défi. L’Afrique peine à transformer ces opportunités en croissance durable. Les contraintes dues au manque de capacités, à l’incertitude politique et aux problèmes de gouvernance freinent l’obtention de résultats positifs.

À court terme, les difficultés l’emporteront sur les opportunités : une croissance ralentie, une inflation persistante par endroits et des conditions de financement qui demeurent très restrictives.

À long terme, il faudra renforcer la résilience du continent et investir dans la sécurité énergétique via la production des pays, le raffinage ou les énergies renouvelables. L’intégration régionale, sur le plan commercial et infrastructurel, peut réduire la dépendance extérieure. La création de sources de financement plus stables, notamment les marchés de capitaux nationaux, est essentielle pour réduire l’exposition à la volatilité des flux extérieurs.

Les chocs externes continueront d’affecter l’économie mondiale, et les économies africaines peu diversifiées resteront exposées. Il ne s'agit pas tant d’éviter ces chocs, que de savoir comment les amortir.

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