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L’Afrique a sa stratégie IA, reste à poser les fondations

Adopté en 2024, le cadre continental repose sur une connectivité, une électricité et des régulateurs qui font encore défaut.

L’intelligence artificielle (IA) pourrait accélérer le développement de l’Afrique, mais elle expose aussi le continent à la désinformation, aux « deepfakes » (ou hypertrucages), à la cybercriminalité et à la surveillance. La stratégie continentale de l’Union africaine (UA) en matière d’IA, adoptée par le Conseil exécutif de l’UA en juillet 2024, cherche à concilier les bénéfices de l’IA et la mise en place de garde-fous.

Le processus a débuté en 2019, lorsque le Comité technique spécialisé de l’UA sur la communication et les technologies de l’information et de la communication a mandaté les États membres pour former un groupe de travail chargé d’identifier les avantages, les risques, les lacunes en matière de capacités et les besoins de coopération liés à l’IA. Il en résulte une stratégie centrée sur l’humain et axée sur le développement, articulée autour de 15 domaines d’action et de cinq axes, à savoir tirer parti des avantages de l’IA, en gérer les risques, renforcer les capacités continentales, favoriser la coopération et stimuler les investissements.

Le concept de « saut technologique » est au cœur de cette approche. L’IA pourrait permettre aux économies africaines de brûler les étapes classiques du développement dans l’agriculture, la santé, l’éducation et la prestation des services publics. Selon la stratégie, capter ne serait-ce qu’une modeste part de la valeur économique mondiale attendue de l’IA générative pourrait ajouter plus de 100 milliards de dollars américains par an au produit intérieur brut africain. Ce Rapport sur le CPS examine les fondements, les débats et les engagements normatifs qui ont façonné cette stratégie, et dans quelle mesure elle offre à l’Afrique une voie crédible pour transformer ce potentiel en un développement équitable et durable.

Une vision fondée sur des valeurs

La stratégie dépasse les considérations techniques pour proposer une vision fondée sur des valeurs de ce que l’IA devrait apporter à l’Afrique. Tout en soulignant qu’il n’existe pas de définition universelle de l’IA, elle propose la sienne, à savoir des systèmes informatiques qui simulent les processus de l’intelligence humaine, essentiellement l’apprentissage, l’adaptation et l’extraction de connaissances à partir de données, pour atteindre des objectifs fixés par l’humain. Cette définition reste large et fonctionnelle, plutôt que de se limiter à des techniques telles que l’apprentissage automatique ou l’IA générative. Toutefois, faute d’une classification claire des systèmes d’IA, les pays africains pourraient avoir du mal à évaluer les avantages ou les préjudices potentiels, leur niveau d’exposition et la réponse à apporter.

L’IA est présentée comme un outil qui doit être adapté au contexte africain, et non l’inverse

Si l’IA est constamment présentée comme un moteur de croissance économique et de progrès social, la stratégie reconnaît les risques auxquels s’expose un continent qui entrerait prématurément dans un environnement détenu et gouverné par des acteurs extérieurs. Parmi ces risques figurent les biais issus de données collectées de manière inéquitable, la discrimination à l’égard des femmes et des groupes vulnérables, les suppressions d’emplois, les menaces pesant sur les savoirs autochtones, la désinformation, la surveillance et le creusement des inégalités entre les pays et au sein même de ceux-ci. La stratégie ne considère pas l’IA comme une technologie neutre à adopter sans discernement, mais comme un domaine nécessitant une gouvernance active et une orientation délibérée.

Elle insiste sur une approche centrée sur l’Afrique, axée sur le développement et inclusive, et fait référence à l’« ubuntu » ainsi qu’à d’autres normes africaines et à des principes universels tels que les droits humains et la dignité, l’égalité entre les sexes et la protection des enfants et des personnes vulnérables. L’IA est présentée comme un outil qui doit être adapté au contexte africain, et non l’inverse.

De l’ambition continentale à l’action nationale

Cette stratégie définit une orientation commune pour 55 États membres partant de situations très différentes. Les pays africains présentent en effet des disparités considérables en matière d’infrastructures numériques, d’expertise technique, de capacités de recherche, d’institutions de régulation et de talents dans le domaine de l’IA. La stratégie tient compte de cette réalité, puisque sa première phase est axée sur la gouvernance, les stratégies nationales, la mobilisation des ressources et le renforcement des capacités, avant une mise en œuvre élargie jusqu’en 2030. Le défi consiste à traduire une ambition continentale en actions nationales.

Certains pays ont déjà pris les devants. Le Rwanda, l’un des précurseurs les plus nets du continent, a adopté sa politique nationale en matière d’IA en 2023, tandis que le Ghana s’est doté d’une stratégie nationale pour la période 2023-2033. La stratégie 2026-2030 du Zimbabwe met l’accent sur le développement des capacités nationales en matière d’IA et la mobilisation de la diaspora. Le Nigeria, le Kenya, l’Afrique du Sud, l’Égypte et l’Éthiopie poursuivent leurs propres approches. Le rôle de l’UA consiste donc moins à imposer une uniformité qu’à offrir un cadre permettant aux pays d’élaborer leurs propres stratégies tout en renforçant la cohérence continentale.

La réussite d’un partenariat ne doit pas se mesurer uniquement à l’aune des investissements qu’il attire

Des acteurs non étatiques appuient également cette mise en œuvre. Smart Africa et des partenaires de développement tels que la Deutsche Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit (GIZ) ont fourni une assistance technique, un appui à l’élaboration des politiques, des formations et des possibilités d’apprentissage entre pairs, notamment par le biais du programme FAIR Forward de la GIZ. Ce programme a soutenu les stratégies nationales en matière d’IA de plusieurs pays africains, touché plus de 100 000 apprenants et amélioré l’accès aux données d’entraînement africaines. La GIZ estime que seulement 2 % environ des données mondiales d’entraînement de l’IA proviennent d’Afrique, d’où l’importance de constituer des ensembles de données reflétant mieux les langues, les économies et les sociétés africaines.

Le secteur privé jouera un rôle tout aussi important. Les gouvernements ne peuvent à eux seuls mettre en place l’infrastructure informatique, la capacité de stockage en « nuage » (cloud), la connectivité et les compétences spécialisées requises pour l’IA. Les partenariats public-privé seront ainsi essentiels. Cependant, la réussite d’un partenariat ne doit pas se mesurer uniquement à l’aune des investissements qu’il attire. Il faut surtout se demander s’il laisse derrière lui des institutions, des compétences, des infrastructures, des données et des capacités techniques renforcées, ou une dépendance accrue vis-à-vis d’acteurs extérieurs.

La propriété et le contrôle des données posent en outre de sérieux défis en matière de souveraineté, que les pays africains devront relever. Pour que la stratégie continentale tienne ses promesses, les partenariats doivent renforcer la capacité de l’Afrique non seulement à adopter l’IA, mais aussi à la façonner et à la réguler.

La stratégie à l’épreuve des infrastructures

La connectivité constitue le point de départ le plus évident. Les dernières données de l’Union internationale des télécommunications révèlent que seulement 38 % de la population africaine utilise Internet, contre une moyenne mondiale de 68 %. Le fossé est encore plus marqué entre les zones urbaines et rurales, avec 57 % d’Africains connectés en milieu urbain, contre seulement 23 % en milieu rural.

Certains pays pourraient légiférer sur l’IA plus vite qu’ils ne bâtissent les institutions pour l’appliquer

Le haut débit fixe reste hors de portée pour la majeure partie de la population, ce qui fait des données mobiles le principal moyen d’accès à Internet. Le coût constitue un obstacle majeur. À peine 1 % des Africains bénéficient d’une couverture 5G. Cette fracture numérique conditionne l’accès aux services utilisant l’IA, aux formations ainsi qu’aux emplois numériques, limitant la portée des technologies promues par les gouvernements.

L’accès à l’électricité constitue une autre lacune majeure. En 2024, l’Afrique subsaharienne concentrait 86 % du déficit mondial d’accès à l’électricité, avec 563 millions de personnes privées de courant. L’ampleur d’initiatives telles que Mission 300 de la Banque mondiale et de la Banque africaine de développement, qui vise à raccorder 300 millions de personnes au réseau électrique d’ici 2030, rappelle l’importance des investissements encore nécessaires dans les infrastructures de base. Pour les pays qui peinent encore à fournir un accès fiable à l’électricité et à un haut débit abordable, la mise en place d’écosystèmes d’IA sophistiqués s’annonce difficile.

En matière de gouvernance des données, le bilan est plus contrasté. Quarante-quatre pays africains ont adopté une législation sur la protection des données, une nette progression en dix ans. Mais les lois à elles seules ne suffisent pas à garantir une gouvernance efficace des données. Seuls 38 pays disposent d’autorités de protection des données opérationnelles, d’où un décalage entre la législation et la capacité institutionnelle à l’appliquer. Le continent a réalisé des progrès considérables dans l’adoption de règles sur le papier, mais bien moins dans le développement des institutions, de l’expertise technique et des ressources nécessaires à leur mise en œuvre.

Cet écart pèse d’autant plus sur la régulation de l’IA que les exigences techniques y sont nettement plus élevées. Rédiger une loi ou un cadre éthique sur l’IA est une chose ; vérifier qu’un système d’IA s’y conforme en est une autre, qui requiert des régulateurs maîtrisant le comportement des modèles, l’évaluation des risques, les méthodes de test et les technologies déployées.

Cette expertise est plus rare et plus coûteuse à développer que la rédaction de textes législatifs. Certains pays pourraient légiférer sur l’IA plus vite qu’ils ne bâtissent les institutions pour l’appliquer.

C’est pourquoi les capacités réglementaires et techniques ne doivent pas être reléguées après les infrastructures et les compétences. Le défi de l’Afrique ne consiste pas simplement à connecter davantage de personnes ou à adopter davantage de systèmes d’IA, mais à bâtir les institutions et les environnements propices à la gouvernance de technologies qui façonnent de plus en plus les sociétés et les économies africaines.

La stratégie continentale de l’UA en matière d’IA est le fruit d’une réflexion menée sur plusieurs années à l’échelle du continent. Elle positionne l’Afrique non comme un simple bénéficiaire des technologies d’IA, mais comme un acteur susceptible d’en influencer l’évolution à l’échelle mondiale. Son potentiel repose sur sa capacité à dépasser les étapes classiques de développement et à s’approprier une part significative de la valeur économique projetée de l’IA, même si la stratégie reconnaît des lacunes en matière d’infrastructures et de capacités qui pourraient creuser la fracture numérique liée à l’IA sur le continent. Bien que la stratégie définisse un plan d’action concret, son succès dépendra de sa mise en œuvre effective par les États membres et de son adaptation aux contextes nationaux.

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