Entretien : Le Gabon promeut des solutions intégrées pour la stabilité politique et la paix en Afrique
L’expérience du Gabon démontre l’importance du dialogue et du traitement des causes profondes lors d’une transition politique.
Son Excellence Madame Lilly Stella Ngyema Ndong, Ambassadeur du Gabon en Éthiopie et Représentant permanent auprès de l’Union africaine (UA), fait part de ses réflexions au Rapport du Conseil de paix et de sécurité (CPS).
La République Gabonaise retrouve son droit de participer aux activités de l’UA après une période de transition de près de deux ans qui a suivi un changement anticonstitutionnel de gouvernement (CAG). Quels enseignements votre pays pourrait-il tirer de cette expérience, surtout en ce qui concerne ses relations avec l’UA et la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC) ?
Le Gabon est heureux d’être de retour dans la grande famille de l’UA à laquelle il a toujours appartenu depuis sa création. Après 19 mois de transition, menée scrupuleusement et méthodiquement, et grâce à la tenue d’élections libres et transparentes, le Gabon est parvenu à un retour à l’ordre constitutionnel, consolidé par le renouvellement et la restauration de ses institutions. Cette transition offre plusieurs enseignements dignes d’être partagés.
Tout d’abord, elle met en évidence l’importance d’assurer un soutien contextualisé, c’est-à-dire fondé sur les réalités de chaque pays et de sa population. Ensuite, il est essentiel de privilégier un dialogue constructif plutôt qu’une logique d’isolement ou d’exclusion totale. Le respect des instruments de l’UA est important, mais il doit être assorti d’un dialogue constant entre les autorités de transition, l’UA et bien sûr les Communautés économiques régionales (CER). Ce dialogue au niveau politique permet de créer des relations de confiance et apaisées, de désamorcer les tensions, ce qui aide le pays à comprendre qu’il est dans son intérêt d’opérer un retour rapide à l’ordre constitutionnel.
Par ailleurs, notre expérience souligne aussi la nécessité de traiter les causes profondes des changements anticonstitutionnels de gouvernement. L’organisation d’élections n’est pas une fin en soi : elle doit être précédée de réformes visant à consolider l’État de droit, à renforcer les institutions étatiques, à promouvoir la bonne gouvernance et à améliorer les conditions socio-économiques des populations. C’est justement ce travail de restauration des institutions, d’assainissement de la gouvernance tant politique et économique que sociale à travers notamment un dialogue national inclusif, initié en amont par le gouvernement gabonais, qui a permis la tenue d’élections présidentielles et législatives démocratiques, crédibles et inclusives.
Enfin, l’élaboration dès le début de la transition, d’une feuille de route claire, adossée à un calendrier réaliste et la volonté ferme des autorités de respecter leurs engagements ont été des facteurs déterminants.
L’exemple du Gabon montre qu’une transition responsable et inclusive peut restaurer pacifiquement l’ordre constitutionnel et la stabilité institutionnelle
Le cas du Gabon démontre qu’une transition politique menée dans un esprit de responsabilité et d’inclusivité, avec un accompagnement adéquat d’organisations régionales et continentales, peut permettre un retour pacifique à l’ordre constitutionnel et surtout à la consolidation de la stabilité institutionnelle.
Le retour du Gabon à l’UA a été marqué par son élection récente en tant qu’État membre du Conseil de Paix et de Sécurité (CPS). Quelles sont les principales priorités de votre pays dans ce rôle ?
Notre expérience de la transition a renforcé une conviction ancrée depuis longtemps dans notre culturelle diplomatique : la prévention des conflits et la diplomatie préventive demeurent les meilleures armes pour lutter contre l’instabilité politique et sécuritaire en Afrique. C’est cette conviction qui a poussé le gouvernement gabonais à présenter sa candidature au CPS. Pour son mandat, qui court de 2026 à 2028, le Gabon aspire donc à se mettre au service des peuples africains et à contribuer à la consolidation d’une paix durable. À cette fin, nos priorités seront :
- La prévention des conflits, à travers notamment la promotion du dialogue, de la médiation et des bons offices et la consolidation de la paix, en particulier pour les pays en situation post-conflit.
- Le renforcement de l’architecture africaine de paix et de sécurité grâce à un financement adéquat et à une mise en œuvre plus approfondie de la Force africaine en attente (FAA). Dans cette optique, le président Brice Clotaire Oligui Nguema a décidé d’apporter une contribution volontaire au Fonds pour la paix de 500 000 dollars américains.
Par ailleurs, nous estimons que l’expérience récente du Gabon pourrait être utile à d’autres pays confrontés à une transition politique. Le président Oligui Nguema a déjà donné une illustration concrète de cela en recevant récemment le Colonel Michael Randrianirina, président de la transition de Madagascar.
Enfin, le Gabon souhaite accorder une attention particulière aux enjeux de sécurité environnementale. Nous estimons que le Conseil de paix et de sécurité devrait davantage se saisir de la problématique de l’exploitation illicite des ressources naturelles, qui constitue l’un des facteurs d’alimentation des conflits sur le continent.
Le CPS devrait se saisir plus pleinement de l'exploitation des ressources naturelles, qui alimente les conflits sur le continent
Face à une concurrence internationale toujours plus vive pour l’accès aux minerais stratégiques de l’Afrique, ces ressources deviennent un enjeu majeur de stabilité et de souveraineté. Il est donc essentiel de promouvoir une meilleure gouvernance de ces richesses, en renforçant l’appropriation nationale de leur exploitation et de leur valorisation. Le président du Gabon a fait de la transformation locale des ressources naturelles un pilier stratégique de son projet de développement.
L’impact du changement climatique sur la paix et la sécurité est également au centre des préoccupations. La désertification, la pénurie croissante d’eau, les déplacements de populations et la pression grandissante sur les ressources naturelles exacerbent les tensions et les conflits. L’Afrique doit parler d’une seule voix et promouvoir une position commune afin que les réponses internationales tiennent pleinement compte des réalités et des priorités du continent.
Face aux crises en cours en RDC, au Soudan et au Sahel, de nombreux acteurs estiment que l’impact du CPS demeure limité, tandis que des acteurs externes ont pris les rênes des négociations de paix. Quelles mesures le CPS peut-il prendre pour réaffirmer son autorité ?
Le maintien de la paix et de la sécurité relève du mandat du Conseil de sécurité des Nations unies. Aujourd’hui, en raison de l’érosion du multilatéralisme que nous déplorons, cette mission essentielle des Nations unies se trouve fragilisée et compromise. Cela favorise l’apparition de crises dont les solutions ne font plus l’objet d’un consensus, mais sont orientées et dictées par des États ou des coalitions d’États en fonction de leurs intérêts propres.
Cela étant dit, à l’échelle mondiale, l’Afrique et ses populations sont les plus touchées par les conflits. Nous ne pouvons pas toujours compter sur l’intervention du Conseil de sécurité des Nations unies, surtout en cette période de grands bouleversements géopolitiques. L’UA doit reprendre l’initiative au Soudan, en République Démocratique du Congo et au Sahel. Notre capacité à proposer des solutions viables, notre engagement à accompagner les pays en crise et à mettre en place des mécanismes de suivi de la mise en œuvre des accords de paix feront du CPS un acteur central et fiable dans la résolution des conflits africains.
Pour y parvenir, il faut évidemment disposer d’un financement adéquat et prévisible. La décision prise lors du dernier sommet de porter le Fonds pour la paix de l’UA à 1 milliard de dollars américains est louable, mais il faut désormais convaincre les États membres d’honorer leurs engagements financiers. Ces fonds devraient permettre de relancer la Force africaine en attente.
La réflexion et le dialogue permanents permettront de bâtir une UA qui répond aux aspirations et aux intérêts des peuples
La coordination du CPS avec les communautés économiques régionales et les mécanismes régionaux a longtemps constitué un obstacle à la mise en place d’une réponse institutionnelle unifiée face aux crises en Afrique. Avec la signature du protocole d’accord sur le recours à la Force africaine en attente et les progrès réalisés dans le cadre de la répartition des rôles, faut-il s’attendre à une amélioration dans ce domaine ?
Aujourd’hui nous saluons la synergie des activités et l’institutionnalisation des rencontres entre le CPS, les CER et MR. Il ne faut pas omettre que le principe de subsidiarité doit être respecté et fondé sur les avantages comparatifs entre l’UA et ces institutions régionales.
La signature du protocole d’entente sur l’utilisation de la FAA permet de fixer le cadre d’une collaboration structurée et robuste, elle est donc à saluer. Nous pensons qu’elle va aider à renforcer l’état de préparation opérationnelle, la réactivité et l’efficacité de la FAA, notamment par la finalisation de la planification stratégique et du cadre d’orientation opérationnelle.
Dans les cercles politiques, l’on entend que compte tenu de la faible mise en œuvre des décisions du CPS, le Conseil aurait besoin d’une réforme en profondeur pour passer d’un organe décisionnel à un organe opérationnel. Qu’en dites-vous ?
Je crois qu'il faut d'abord éviter un constat trop sévère. Le Conseil de paix et de sécurité a permis des avancées importantes en matière de prévention des conflits, de médiation et de réponse aux crises. Toutefois, il est vrai que la mise en œuvre de certaines de ses décisions demeure en deçà des attentes. Cette situation s'explique principalement par plusieurs facteurs.
La première raison est liée à un manque de ressources. L’UA dispose de textes solides et d’un cadre normatif robuste mais manque souvent des moyens financiers, logistiques et opérationnels nécessaires à la mise en œuvre de décisions bien intentionnées. Le Gabon plaide en faveur d’un renforcement de l’architecture africaine de paix et de sécurité grâce à un financement plus autonome, prévisible et durable des mécanismes africains de prévention et de gestion des conflits.
Le deuxième défi est d’ordre politique. L’efficacité du Conseil dépend de la capacité de ses membres à forger un consensus dans l’intérêt supérieur du continent. Nous devons continuer à promouvoir le dialogue et la solidarité africaine afin que les considérations nationales ne prennent pas le pas sur les priorités collectives.
La transformation du CPS en un organe plus opérationnel est une question légitime qui mérite d’être débattue avec franchise et sincérité. À mon sens, avant même de réexaminer le mandat du Conseil, il est essentiel de lui donner les moyens d’exercer pleinement les responsabilités que les États membres lui ont déjà confiées. La question n’est pas seulement institutionnelle, mais aussi politique, financière et opérationnelle.
Enfin, nous avons besoin d’une approche plus intégrée de la paix et de la sécurité. Les conflits trouvent souvent leur origine dans des défis liés au développement, à la gouvernance, aux inégalités, au changement climatique ou à l’exploitation illicite des ressources naturelles. Renforcer la paix en Afrique nécessite d’agir simultanément sur ces leviers.
Le Gabon soutient toutes les réformes susceptibles de rendre le CPS plus efficace, plus réactif et plus pragmatique. Nous sommes convaincus qu’une UA plus forte, dotée d’institutions performantes et de moyens à la hauteur de ses ambitions, sera mieux à même de répondre aux attentes des peuples africains. C’est en encourageant ce type de réflexion et de dialogue que nous contribuerons à bâtir une UA plus efficace, plus crédible et davantage au service des aspirations et des intérêts des peuples.