Libyan News Agency (LANA) / High Council of State Media Office

Au-delà de l’impasse : quel rôle pour l’Union africaine en Libye ?

Une implication soutenue de l’UA est essentielle pour limiter les ingérences extérieures et promouvoir la réconciliation nationale en Libye.

Le 9 juin 2026, le Conseil de paix et de sécurité (CPS) a tenu sa 1 351e réunion, consacrée à la Libye. Sous la présidence de la Sierra Leone, avec le Nigeria en tant que président suppléant, le Conseil a reçu un exposé complet sur l’évolution de la situation politique, sécuritaire et humanitaire dans le pays. Cette réunion avait lieu près d’un an après la 1 291e session historique du CPS, qui avait réuni les chefs d’État et de gouvernement des pays membres de l’organe en juillet 2025. Elle avait été convoquée à la suite des graves affrontements survenus à Tripoli en mai 2025, un évènement que le Conseil avait traité d’urgence lors de la 1 280e session.

Ces affrontements avaient entraîné la mort d’Abdel Ghani al-Kiliki, chef du groupe armé proche du gouvernement de Tripoli — l’Appareil de soutien à la stabilité (SSA) — aux mains de la 444e brigade, un groupe rival également proche du gouvernement de Tripoli. Cet événement avait mis en évidence l’influence persistante des groupes armés militants sur le paysage politique et sécuritaire déjà fragile de la Libye.

Quinze ans après le soulèvement de 2011 qui a renversé Mouammar Kadhafi, l’on peut dire que l’Union africaine (UA) a fait preuve d’une persévérance remarquable.

Le CPS a consacré au moins 20 réunions à la Libye depuis février 2011, tandis que le Comité de haut niveau de l’UA sur la Libye (présidé par la République du Congo) constitue le principal instrument de l’organisation pour trouver une solution au conflit sous l’égide de l’Afrique. Malgré ces efforts, la Libye reste dans un état de fragmentation contrôlée : les centres de pouvoir rivaux de l’est et de l’ouest empêchent un effondrement total, mais font obstacle à une réconciliation nationale significative, à une réunification institutionnelle et à une transition démocratique.

Les centres de pouvoir rivaux empêchent l’effondrement de la Libye, mais ils freinent la réconciliation

La Libye est l’un des dossiers les plus stratégiques en Afrique. L’instabilité alimente le trafic d’armes, le crime organisé, l’immigration clandestine, le terrorisme et les mouvements de combattants étrangers à travers le Sahel et au-delà. Le pays est doté des plus importantes réserves de pétrole d’Afrique et compte environ 150 groupes armés (dont une vingtaine d’importance). Les rivalités autour de ces ressources exacerbent la crise.

Renforcer la dynamique en cours

Le communiqué de la 1 351e réunion affiche un optimisme prudent. Le Conseil s’y félicite de l’adhésion de nouveaux signataires à la Charte pour la paix et la réconciliation nationale de février 2025 et salue le leadership du président congolais Denis Sassou Nguesso, qui préside le comité de haut niveau.

Il prend note de l’accord sur le budget unifié du 11 avril 2026 (porté en grande partie par les États-Unis) et de l’exercice militaire conjoint organisé en mars 2026, tous deux considérés comme des avancées modestes, mais nécessaires pour instaurer la confiance.

Le CPS réitère son rejet de toute ingérence dans les affaires intérieures de la Libye et réaffirme son appel au retrait de l’ensemble des forces étrangères et des mercenaires. Il exprime également sa préoccupation face aux violations persistantes de l’embargo des Nations unies (ONU), aux exportations illicites de carburant, aux affrontements armés sporadiques et à la détérioration des conditions humanitaires des migrants africains dans les centres de détention à travers le pays. Il est important de noter que le Conseil annonce son intention d’entreprendre une mission de terrain en Libye et qu’il réitère son engagement à transférer le bureau de liaison de l’UA à Tripoli d’ici la fin de l’année 2027.

Le problème de la Libye n’est plus l’absence d’accords de paix, mais l’incapacité à les appliquer

Cette réunion marque également un changement progressif dans l’approche du CPS. Plutôt que de lancer de nouvelles initiatives, il réaffirme ses engagements existants en matière de réconciliation nationale, de renforcement des institutions et de mise en œuvre. Il reconnaît que le principal défi de la Libye ne réside plus dans l’absence d’accords — au moins neuf feuilles de route ou processus de paix majeurs ont été lancés depuis 2011 —, mais dans l’incapacité persistante à les mettre en œuvre.

Si la mission envisagée et le transfert du bureau témoignent d’une implication accrue sur le terrain, aucune de ces deux mesures ne constitue une nouveauté. En effet, des missions de terrain avaient déjà été annoncées (mais sans être menées à bien) lors des 1 244e (novembre 2024) et 1 291e (juillet 2025) réunions. De même, le bureau, créé en 2011 lors de la 297e réunion du CPS est basé à Tunis, d’où il mène ses activités depuis lors. L’officialisation de ce transfert a fait l’objet de la décision 815 lors du 35e sommet de l’UA (février 2022) ; bien qu’elle ait été réitérée à plusieurs reprises aucun progrès n’a été accompli depuis.

Une percée diplomatique

La 1 351e réunion du CPS s’est tenue dans un contexte marqué par de timides, mais néanmoins importantes avancées diplomatiques. Le rapport du Secrétaire général de l’ONU d’avril 2026 a souligné la lenteur de la mise en œuvre de la feuille de route politique lancée en août 2025. Toutefois, le dialogue structuré facilité par la Mission d’appui des Nations Unies en Libye (MANUL) a continué à offrir des opportunités de consensus malgré les divisions institutionnelles entre l’Est et l’Ouest du pays.

Le 16 juin 2026, les trois principales institutions libyennes — le Haut Conseil d’État (rattaché à l’ouest), le Conseil présidentiel (ouest) et la Chambre des représentants (est) — ont signé le Document de principes : une feuille de route pour mettre fin à la période de transition. Cet accord tripartite, essentiellement mené par les acteurs libyens eux-mêmes, engage les parties à organiser simultanément des élections présidentielles et législatives d’ici le 17 février 2027, met en place un comité suprême de contrôle souverain et définit les étapes pour mettre fin à la transition. Bien que parallèle à la feuille de route de l’ONU, il s’appuie sur des éléments clés de la MANUL, notamment les recommandations relatives au cadre électoral et au dialogue.

Le président de la Commission de l’UA, Mahmoud Ali Youssouf, s’est félicité de cet accord, qu’il a qualifié d’étape encourageante vers un retour à l’ordre constitutionnel et à la réconciliation. À l’inverse, dans une déclaration faite deux jours plus tard, la représentante spéciale du Secrétaire général de l’ONU, Hanna Tetteh, n’a pas mentionné cet accord, réaffirmant la priorité accordée à la feuille de route et soulignant l’existence de problèmes techniques et juridiques non résolus.

 
 

 

Des obstacles structurels à la paix

La Libye connaît depuis 15 ans une succession d’accords qui échouent ou restent lettre morte au moment de leur mise en œuvre. Comme le souligne Anas El Gomati, de l’Institut Sadeq basé à Tripoli, « approuver ne signifie pas mettre en œuvre ». Les principaux obstacles sont d’ordre institutionnel et économique. Les autorités rivales de l’est et de l’ouest tirent des avantages politiques et financiers du maintien d’institutions parallèles — notamment grâce au contrôle des recettes pétrolières et des ressources de l’État. Cela crée de fortes incitations à préserver la fragmentation plutôt qu’à unifier le pays. Les structures de sécurité, les administrations, les instances judiciaires et les réseaux financiers rivaux sont financés par les recettes provenant du pétrole. El Gomati estime que les élections ne suffiront probablement pas à elles seules à résoudre la crise sans réformes plus profondes en matière de renforcement des institutions, des finances publiques et du secteur de la sécurité.

Les acteurs extérieurs ajoutent à la complexité de la situation. Selon El Gomati, les Émirats arabes unis n’ont guère été mis en cause ni fait l’objet d’une attention particulière dans le cadre de la médiation, bien qu’ils soient, depuis 2016, le principal soutien militaire extérieur de l’Armée nationale libyenne (ANL) loyale à Khalifa Haftar, notamment par le biais de la base aérienne d’Al-Khadim. Les territoires contrôlés par l’ANL auraient également servi de couloir d’approvisionnement pour les Forces de soutien rapide au Soudan.

Le CPS rejette fermement la présence de forces, de mercenaires et de combattants étrangers en Libye

Le CPS a fermement rejeté (bien que sans les nommer) la présence de forces, de mercenaires et de combattants étrangers. Cependant, la Commission militaire conjointe « 5 +5 » a reconnu que le manque d’unification entre les institutions du secteur de la sécurité restait un obstacle majeur au retrait des forces extérieures du pays. Dans ce contexte, les initiatives de paix concurrentes — la feuille de route de l’ONU, les efforts de l’UA et l’accord tripartite de 2026 — risquent d’entraîner des chevauchements et le soutien de chaque partie prenante à l’initiative qui lui paraît la plus conforme à ses intérêts (« forum shopping  »). Une meilleure coordination entre elles sera essentielle pour transformer l’élan diplomatique récent en résultats durables.

Pourquoi l’UA compte toujours autant

L’UA s’est judicieusement abstenue de lancer une énième feuille de route concurrente. Cependant, sa feuille de route de 2011 et les décisions ultérieures du comité de haut niveau se sont heurtées à d’importantes difficultés de mise en œuvre. Celles-ci résultent d’une combinaison de facteurs externes (ingérences étrangères et processus concurrents de médiation) et de contraintes internes (capacités de suivi limitées, ressources insuffisantes et priorités continentales multiples)

Néanmoins, la Charte nationale pour la réconciliation inter-libyenne, élaborée par le comité, constitue un exemple frappant de la valeur ajoutée de l’UA. Présentée lors du 38e sommet de l’UA en 2025, cette charte a été signée par des centres de pouvoir traditionnellement opposés : le Conseil présidentiel, le Haut Conseil d’État (lié à Tripoli), la Chambre des représentants et diverses factions, y compris celles liées au fils de Kadhafi, Saif al-Islam Kadhafi. Bien que l’assassinat de ce dernier en février 2026 ait constitué un recul, la charte a tout de même contribué à combler le profond fossé politique et géographique en Libye et a favorisé les récentes avancées diplomatiques.

Dans le paysage saturé de la médiation en Libye, l’UA occupe une place à part. Contrairement à de nombreux acteurs qui se concentrent exclusivement sur les élections et les institutions, elle envisage la crise sous un angle à la fois politique et sociétal. Par le biais du comité de haut niveau et du processus de Brazzaville, elle donne la priorité à la réconciliation nationale, à la justice transitionnelle et à la cohésion sociale. L’UA a encore renforcé son rôle diplomatique grâce à la collaboration de l’A3 avec le Royaume-Uni (en tant que « porte-plume » concernant la situation en Libye) pour obtenir l’adoption à l’unanimité de la résolution 2819 du Conseil de sécurité des Nations unies. Celle-ci a prolongé le régime de sanctions contre la Libye, une évolution saluée par le CPS lors de sa 1 351e réunion.

Quelles évolutions ?

Quinze ans après la chute de Kadhafi, la transition en Libye reste incertaine. Les mois à venir détermineront si la dynamique actuelle se traduira par des progrès avant les élections prévues en 2027. La situation en Libye reste donc un défi majeur pour le CPS, notamment compte tenu de l’importance accordée par les États-Unis à l’accord budgétaire unifié. Comme le souligne El Gomati, de telles initiatives risquent de favoriser les arrangements entre élites afin de garantir les contrats pétroliers et l’afflux d’une manne financière, tout en laissant perdurer les dysfonctionnements institutionnels, la mainmise sur l’État et ses ressources et la prolifération des réseaux de clientélisme extérieurs qui entretiennent les divisions en Libye. À moins que l’UA ne parvienne à harmoniser la mise en œuvre des initiatives de paix existantes, son influence sur le terrain pourrait continuer à s’affaiblir.

Pour renforcer sa contribution, le CPS devrait :

  • Promouvoir une meilleure harmonisation des efforts de médiation en soutenant la mise en œuvre de l’accord tripartite conformément à la feuille de route de l’ONU et à la Charte. Cela permettra de réduire les chevauchements et de favoriser une réunification institutionnelle tangible et la tenue d’élections crédibles d’ici fin 2027.
  • Accélérer le déploiement de sa mission de terrain et la relocalisation du bureau de liaison de l’UA à Tripoli d’ici fin 2027.
  • Maintenir la pression en faveur du retrait des forces étrangères tout en s’attaquant aux liens entre la Libye et le Soudan.
  • Renforcer le soutien aux dialogues de réconciliation locaux sur la base des politiques de justice transitionnelle de l’UA.

En fin de compte, la pertinence de l’UA ne dépendra pas de nouvelles initiatives, mais de sa capacité à agir en tant que coordinateur efficace de ces initiatives et de garant de leur mise en œuvre dans un contexte dominé par de puissants acteurs extérieurs et par des intérêts nationaux profondément ancrés et fragmentés.

Related content