L’armée ougandaise au cœur de la succession de Museveni
Le fils du président, chef de l’armée, voit son influence croître dans le sérail, mettant en péril la démocratie ougandaise.
Publié le 16 septembre 2026 dans
ISS Today
Par
Willis Okumu
chercheur principal, Gouvernance de la paix et de la sécurité en Afrique de l’Est, ISS Nairobi
La réélection en janvier du président ougandais Yoweri Museveni, 81 ans, pour un septième mandat a intensifié le débat politique sur sa succession. Les acteurs du gouvernement et de l’opposition se positionnent comme potentiels successeurs. Toutefois, le général Muhoozi Kainerugaba, fils du président en exercice et chef des Forces de défense du peuple ougandais (UPDF), sort clairement du lot.
Depuis son indépendance en 1962, l’Ouganda n’a jamais connu de changement de régime par les urnes. De 1962 à 1980, aucun scrutin n’a eu lieu. Dès 1979, une commission militaire à la tête du pays prépare des élections qui se tiennent en décembre 1980. La contestation des résultats plonge le pays dans une crise politique qui se transforme en guérilla jusqu’au contrôle de Kampala et la prise de pouvoir par Museveni en 1986.
Sous Museveni, l’Ouganda a été dirigé par un régime de parti unique de 1986 à 1996. Depuis l’avènement du multipartisme en 1996, Museveni et le Mouvement de résistance nationale (NRM) ont remporté tous les scrutins.
Profondément ancrée dans la politique du pays, l’armée est au cœur de la gouvernance. Depuis 40 ans, le régime de Museveni s’illustre par les arrestations arbitraires des personnes critiquant le régime et par l’organisation de procès militaires de détenus politiques et de civils. Des figures de l’opposition, des journalistes et des maisons de presse sont ciblés. Depuis la mi-juin, au moins cinq détracteurs de Museveni et de Muhoozi ont été arrêtés, selon Human Rights Watch.
La Constitution ougandaise fait de l’armée un groupe d’intérêt spécial et attribue 10 sièges à ses représentants au Parlement, élus par le conseil militaire. La mixité entre civils et militaires dans la gouvernance du pays a été un facteur clé de la longévité de Museveni au pouvoir.
Profondément ancrée dans la politique en Ouganda, l’armée est au cœur de la gouvernance
Selon des critiques, le régime de Museveni serait soutenu par le Commandement des forces spéciales (SFC), une unité militaire jadis dirigée par Muhoozi. Accusé d’enlèvements et d’exécutions extrajudiciaires, le SFC les dément.
La montée en puissance de Muhoozi dans la succession à la tête du pays est contraire à la loi ougandaise, qui interdit aux militaires en service de participer à des activités politiques. Malgré cela, il s’est positionné sans détour, déclarant sur X vouloir succéder à son père à la tête de l’État.
Ses perspectives ont été renforcées par la récente formation de la Ligue patriotique de l’Ouganda (PLU), un groupe de pression politique composé de membres du NRM partisans de Muhoozi. En soulignant la présence de partisans du PLU dans le conseil de ministres récemment formé, Muhoozi démontre son pouvoir décisionnel au sein de l’exécutif. Il se place ainsi en position centrale pour présider aux destinées de l’Ouganda de l’après-Museveni.
De plus, le contrôle de l’armée est pour lui un atout crucial dans la dynamique de la succession. Chef de l’UPDF, Muhoozi a affirmé que l’armée n’accepterait qu’un commandant-en-chef (président de la République) issu de l’armée ou de la police. Cette déclaration menace la démocratie naissante du pays.
Muhoozi n’est pas le seul à se positionner dans une transition dynastique du pouvoir. Odrek Rwabwogo, gendre et principal conseiller de Museveni, est considéré comme le rival de Muhoozi.
L’armée ougandaise est un groupe d’intérêt qui dispose de 10 sièges au Parlement
Rwabwogo a qualifié son beau-frère d’ « ivrogne et de demeuré qui ne sera jamais président de l’Ouganda », à quoi Muhoozi a rétorqué qu’il était « le plus grand voleur de l’Ouganda ». Ces propos révèlent les tensions entre les deux hommes et la concurrence politique au sein du clan Museveni. En diffusant des photos de Rwabwogo à moitié nu et, récemment, en faisant arrêter son assistant, Muhoozi affiche son mépris pour cet adversaire politique.
Depuis la réélection de Museveni, Muhoozi a assumé des fonctions non officielles au sein du gouvernement. Il a notamment dirigé des campagnes anti-corruption à charge contre Anita Among, ancienne présidente de l’Assemblée nationale, et menacé de fermer des médias indépendants qui critiquaient le régime de Museveni. Si Rwabwogo a reproché à Muhoozi ces fermetures, ses détracteurs ont souligné qu’il avait lui-même tenter de contrôler les médias en 2006.
Selon des analystes, les ambitions présidentielles de Muhoozi s’enracinent dans une vision autoritaire portée par la puissance militaire. Rwabwogo, un proche de Museveni, est présenté au sein du NRM comme une alternative modérée. Sa récente approche de concertation vise à galvaniser les forces anti-Muhoozi au sein du parti au pouvoir pour se positionner à la succession de Museveni. Malgré le scepticisme de l’opposition ougandaise, Rwabwogo cherche à renforcer sa crédibilité en rendant visite aux personnes récemment détenues par Muhoozi.
L’ascension de Muhoozi a sans doute anéanti les espoirs de l’opposition ougandaise de présenter un candidat à la succession de Museveni. L’arrestation au Kenya de Kizza Besigye, figure historique de l’opposition, son transfert à la prison ougandaise de Luzira et son maintien en détention dans le cadre d’une procédure en cour martiale ont affaibli les voix de l’opposition. Muhoozi a déclaré publiquement sur X que Besigye ne serait pas libéré, malgré la détérioration de son état de santé. L’épouse de ce dernier, Winnie Byanyima, haut fonctionnaire des Nations unies, a décrit son mari comme le « prisonnier de Muhoozi ».
Par ailleurs, avant et après les élections de 2026, Muhoozi a menacé le chef de l’opposition Robert Kyagulanyi Ssentamu, connu aussi sous le nom de « Bobi Wine », notamment de castration. La maison de Wine a été perquisitionnée et sa femme, Barbie Kyagulanyi, a été agressée. Wine a préféré s’exiler aux États-Unis, laissant la plateforme d’unité nationale sans direction.
Les manœuvres de Muhoozi inquiètent, la loi interdisant aux militaires de faire de la politique
Désormais, la succession de Museveni est de plus en plus favorable au NRM en raison de sa force au Parlement et de son pouvoir dans l’exécutif. L’armée, avec Muhoozi à sa tête, déterminera probablement l’avenir de l’Ouganda, étant donné sa position dominante et sa participation institutionnelle à la politique ougandaise.
Outre le risque pour la démocratie, cette option pourrait attiser des tensions ethniques. Il est largement admis que le régime de Museveni a profité aux Banyankole en matière de postes et de pouvoir, au détriment de nombreux Baganda, l’ethnie dont Wine est originaire.
Wine a été la principale figure de l’opposition au cours de la dernière décennie. Avec de nombreux jeunes adeptes, à Kampala et au-delà, l’arrivée au pouvoir de Muhoozi est largement perçue comme un péril pour la démocratie. Elle pourrait susciter un soulèvement de l’opposition, comme ce qui s’est produit au Kenya en juin 2024.
Pour l’heure, Muhoozi est le principal favori au sein du gouvernement et du Parlement, tirant un pouvoir informel de son père et de sa position à la tête de l’armée. Il se retrouve donc en bonne position dans la course à la succession de Museveni.
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