L’escroquerie en ligne, porte d’entrée vers la traite d’êtres humains au Cameroun
De fausses promesses d’emploi à l’étranger attirent les candidats dans des pièges où ils subissent séquestration, extorsion et recrutement forcé.
Publié le 20 octobre 2026 dans
ISS Today
Par
Aicha Pemboura
chercheuse, Observatoire du crime organisé et de la violence en Afrique centrale, ISS
La découverte en septembre de 15 mineures dans un immeuble retranché du quartier Essos, à Yaoundé, suivie quelques jours plus tard de celle de 20 personnes (dont deux enfants) terrées dans un sous-sol à Ngousso, a ravivé les craintes liées à la traite des êtres humains au Cameroun. Ces deux quartiers mixtes situés au nord-est de la capitale accueillent des habitants issus des classes ouvrières et moyennes.
Il ne s’agit pas d’affaires isolées. Des informations publiées en 2025 révèlent que des réseaux criminels exploitent des citoyens vulnérables à Yaoundé et dans la région de l’Adamaoua en les attirant par de fausses promesses d’emploi.
En mai dernier, une opération menée à Dibombari, dans la région du Littoral, a permis de libérer 17 jeunes tombés dans le piège de fausses offres d’emploi relayées sur les plateformes numériques. Espérant rejoindre la Malaisie, les victimes avaient déboursé en moyenne 550 000 francs CFA (soit environ 942 dollars américains), avant d’être séquestrées dans l’attente de leur départ. Quatre suspects ont été interpellés.
Quelques semaines plus tard, la Gendarmerie nationale a annoncé le démantèlement d’une vaste filière à Yaoundé qui opérait sous couvert de marketing de réseau pour le compte des entreprises QNET, IGNITE et UNIMEC. Si QNET a nié toute implication, les positions des deux autres entreprises restent pour l’instant floues.
D’après les chiffres communiqués à l’Institut d’études de sécurité (ISS) par la Gendarmerie nationale, une enquête ouverte le 16 mai a conduit à 13 arrestations et à l’identification d’environ 6 000 victimes de fraude et de traite des êtres humains à travers le pays. Ces réseaux criminels comptent parmi leurs membres des recruteurs, des intermédiaires, des prestataires chargés de la logistique et de l’hébergement, des coordonnateurs et des cerveaux, certains opérant depuis l’étranger.
Au Cameroun, les filières d’émigration frauduleuse via des plateformes numériques sont un phénomène récent
L’ampleur de ces activités illicites confirme le virage numérique des réseaux, qui ne s’appuient plus sur des contacts physiques ou des recruteurs locaux. Les réseaux sociaux, les plateformes numériques et les fausses offres d’emploi ou de formation permettent de toucher rapidement des personnes en quête de travail ou d’opportunités à l’étranger.
La traite des êtres humains facilitée par la cybercriminalité est en pleine expansion à l’échelle mondiale. En Afrique, les cyber-recruteurs exploitent depuis plusieurs années la connectivité croissante du continent. Au Cameroun, néanmoins, le recrutement à grande échelle et les filières d’émigration frauduleuse via des plateformes comme WhatsApp et Facebook sont des phénomènes relativement récents et en augmentation. Face à cette situation, le ministère de la Fonction publique et de la Réforme administrative a publié des mises en garde officielles.
Les principales cibles du réseau récemment démantelé à Yaoundé étaient des jeunes vulnérables, des demandeurs d’emploi, des étudiants et des candidats à l’émigration, attirés par la perspective d’un travail bien rémunéré ou d’un développement de leurs compétences à l’étranger.
Une fois recrutées, les victimes ont dû s’acquitter de sommes élevées, puis ont été séquestrées dans des enceintes fermées, parfois pendant plusieurs mois, jusqu’à la découverte des lieux par les autorités. Les ravisseurs exerçaient une pression psychologique constante sur elles, les contraignant à extorquer de l’argent à leurs proches et à recruter de nouvelles cibles en ligne pour obtenir leur libération.
Certaines victimes originaires du sud du Cameroun ont été transférées au Nigéria via Garoua, dans la région du Nord. Privées de leurs documents de voyage, elles ont été cloîtrées et forcées de réclamer des fonds à leurs familles.
Les victimes sont séquestrées, contraintes d’extorquer de l’argent à leurs proches et de recruter d’autres cibles
Il est essentiel de dissocier les escroqueries au recrutement de la séquestration arbitraire des victimes. Le Protocole de Palerme contre la criminalité transnationale organisée définit la traite des personnes comme le recrutement ou l’hébergement, combiné à la tromperie, à la fraude, à l’abus de vulnérabilité ou à la coercition, à des fins d’exploitation.
Au Cameroun, l’escroquerie initiale ne constitue pas en elle-même un acte de traite. Ce sont la confiscation des documents, la séquestration, les menaces et les contraintes exercées pour obliger les victimes à recruter d’autres personnes qui caractérisent le passage à la traite.
Les données de la Gendarmerie nationale révèlent également une dimension transnationale. Les têtes pensantes du réseau seraient basées en Malaisie, avec des ramifications en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale. Deux personnes recherchées dans le cadre de l’enquête ont été localisées en République démocratique du Congo (RDC) et en République centrafricaine.
Le Cameroun est aussi un pays de destination pour des victimes étrangères, notamment des Tchadiens recrutés par des réseaux opérant à Yaoundé. En mars 2025, la police a secouru 13 personnes séquestrées dans une maison à Yaoundé : sept ressortissants de Madagascar et six de RDC.
Le point commun à toutes ces affaires est l’exploitation de la vulnérabilité économique et sociale par des réseaux criminels. Dans l’affaire QNET-IGNITE-UNIMEC, l’existence de plusieurs lieux d’hébergement dans différentes régions témoigne des méthodes de ces réseaux, qui s’appuient sur un maillage de maisons clandestines ou de dortoirs pour isoler les victimes, confisquer leurs téléphones et les maintenir sous surveillance constante.
Il est essentiel de dissocier les escroqueries au recrutement de la séquestration des victimes
Les interventions récentes montrent que les forces de sécurité sont capables de repérer et de démanteler certains réseaux. Cependant, les grandes distances entre les lieux de recrutement et ceux où les victimes sont retenues, ainsi que la nature transnationale des réseaux criminels, appellent à une coopération renforcée au Cameroun et entre les pays concernés. Celle-ci devrait notamment prévoir le partage de renseignements et la désignation de points de contact dédiés pour centraliser les alertes, prévenir les blocages administratifs et permettre des interventions immédiates.
Les autorités camerounaises doivent également mettre en place une documentation et un suivi rigoureux des logements collectifs, des locaux loués pour des groupes et des abris informels afin de repérer les regroupements suspects avant que ces lieux deviennent des sites de séquestration.
Le gouvernement devrait redoubler d’efforts pour établir des protocoles officiels entre les plateformes numériques telles que Facebook et WhatsApp et la Gendarmerie nationale, permettant le retrait rapide des fausses offres d’emploi et la traçabilité des comptes qui les diffusent.
Ces mesures peuvent sembler évidentes, mais leur mise en œuvre coordonnée est rarement simple. La capacité du Cameroun à maîtriser cette criminalité hybride dépendra de la volonté politique et des moyens financiers que les autorités seront prêtes à y consacrer.
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