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L’agriculture africaine confrontée aux bouleversements mondiaux

La voie pour transformer l’agriculture est claire ; le défi consiste à convaincre les dirigeants de l’importance de la prospérité agricole.

La guerre en Iran est le dernier épisode d’une série de revers subis par l’Afrique dans sa quête du développement et de la prospérité, de la paix et de la sécurité. La multiplication des conflits, les perspectives limitées de croissance économique, la remise en cause du multilatéralisme et le retrait des États-Unis de la mondialisation exigent de repenser les idées reçues.

Une nouvelle stratégie s’impose et une révolution agricole africaine pourrait bien en être la clé.

La sécurité alimentaire sur le continent est dans une situation désastreuse. Un rapport de juillet 2025 de la Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge indique que 307 millions d’Africains (20 % de la population en Afrique) souffrent de la faim. De plus, le retard de croissance touche 30,7 % des enfants de moins de cinq ans, faisant de la malnutrition et de l’insécurité alimentaire un risque intergénérationnel sur le continent.

Les répercussions de la baisse de l’aide internationale et des attaques des États-Unis contre le multilatéralisme pourraient bien aggraver cette triste réalité. Les projections du Programme alimentaire mondial sont déjà catastrophiques. La diminution, voire dans certains cas la suppression totale de l’aide humanitaire, la recrudescence des conflits, les migrations forcées et le changement climatique constituent désormais les quatre facteurs à l’origine de cette spirale descendante.

À cette crise s’ajoute la guerre des États-Unis et d’Israël contre l’Iran, qui risque fort de multiplier les menaces contre l’agriculture africaine. Les répercussions du conflit devraient se manifester en quatre vagues.

Les pénuries d’engrais nuiront aux exploitations agricoles africaines, quel que soit leur taille

La première, et la plus immédiate, est l’inflation des prix de l’énergie en raison de l’interruption du transit du pétrole brut et du gaz naturel liquéfié par le détroit d’Ormuz. Étroitement liée, s’y ajoute la restriction des mouvements des navires transportant des engrais à base d’urée et ses impacts sur l’approvisionnement en engrais. Cela pourrait avoir des conséquences catastrophiques pour l’agriculture africaine qui dépend des importations d’engrais. L’ensemble des exploitations agricoles, du potager familial aux grandes exploitations, sera mis à rude épreuve.

De plus, le modèle de développement agricole de l’Afrique, tel que défini dans le Programme détaillé pour le développement de l’agriculture en Afrique, dépend profondément de l’énergie. La plupart des activités agricoles reposent largement sur les combustibles fossiles, le diesel occupant une place prépondérante. Les flambées des prix du pétrole et la baisse de sa disponibilité constituent déjà un frein majeur à l’agriculture, jetant une ombre sur la prospérité agricole future de l’Afrique.

La deuxième vague concerne les impacts sur le système commercial mondial. Les importations agricoles de l’Afrique sont constituées des céréales (principalement le blé et le riz), des huiles alimentaires, des matières grasses, de la viande, des produits laitiers et du sucre. Leur valeur atteint jusqu’à 100 milliards de dollars US par an et elles sont essentielles à la sécurité alimentaire de l’Afrique.

Les exportations agricoles constituent également un pilier de l’économie africaine. Les principaux exportateurs sont l’Afrique du Sud, premier exportateur mondial d’agrumes en volume ; l’Éthiopie, le Kenya et l’Ouganda, qui dominent les secteurs du café et du thé ; la Côte d’Ivoire et le Ghana, en tête de la filière cacao ; la Tanzanie, numéro un dans le domaine des graines oléagineuses et d’épices. Les perturbations logistiques et la hausse des coûts de transport inciteront à adopter des mesures d’atténuation à court terme et pourraient affecter les réseaux commerciaux mondiaux à long terme.

La troisième vague touche les inégalités qui pourraient s’aggraver sous les effets du conflit au Moyen-Orient. Les pays du Sud ont une moindre capacité à absorber les chocs économiques qui affectent non seulement la sécurité alimentaire, mais aussi les ambitions de développement à long terme, telles que l’Agenda 2063 de l’Union africaine.

Les importations agricoles de l’Afrique sont essentielles à sa sécurité alimentaire

La quatrième vague de répercussions est d’ordre politique. Les difficultés économiques et la hausse du coût de la vie pèsent sur le capital politique de l’État et sur le niveau de confiance des citoyens. La capacité des entreprises agricoles africaines – qui produisent, transforment ou distribuent des produits agricoles – à créer davantage d’emplois, en particulier pour les jeunes, est menacée. La résistance, les manifestations et les changements politiques pourraient s’intensifier et rendre les objectifs de développement et de sécurité encore plus difficiles à atteindre.

L’Alliance pour une révolution verte en Afrique (AGRA), dirigée par des Africains, vise à transformer l’agriculture de subsistance en sources de revenus durables pour les petits exploitants agricoles. En juin, l’AGRA a réuni des chefs d’opinion issus de multinationales, de fonds internationaux, de banques multilatérales, du monde universitaire, de la société civile et des instances dirigeantes du secteur agricole afin de discuter de ces problématiques.

Les participants à l’atelier se sont mis d’accord sur quatre domaines à prioriser. Premièrement, l’Afrique doit accélérer l’industrialisation de son agriculture en diversifiant les cultures et l’élevage, en soutenant le développement et la multiplication des petites et moyennes entreprises, en créant des emplois destinés en priorité aux groupes marginalisés, et en adoptant une approche couvrant l’ensemble de la chaîne de valeur – ce que l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) appelle : « de la ferme à l’assiette ». C’est la transformation post-récolte qui offrira les plus grandes opportunités en matière de création d’emplois et de développement des entreprises.

Deuxièmement, la mise en place d’un environnement propice au commerce intra-africain est une priorité. La zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) en constitue le principal mécanisme. Il est nécessaire de mettre en place des corridors agricoles entre les pays pour favoriser les échanges et les chaînes de valeur locales, en les accompagnant de mesures incitatives et de règles appropriées.

Il est essentiel de tirer les leçons des expériences menées dans le cadre des corridors commerciaux. Parmi les exemples réussis de transport de minerais et d’autres marchandises, on peut citer le corridor Nord-Sud qui relie l’Afrique du Sud au Zimbabwe, au Malawi, à la République démocratique du Congo et à la Zambie, ainsi que les corridors Djibouti-Addis-Abeba et Abidjan-Lagos. L’intégration des produits agricoles et des produits agroalimentaires constituera un catalyseur important pour l’agriculture africaine.

On doit tirer les leçons des corridors commerciaux africains pour mettre en place des corridors agricoles

Troisièmement, alors que les pressions mondiales en faveur d’une transition vers des systèmes à faibles émissions de carbone s’intensifient, l’Afrique peut montrer la voie dans les domaines de l’agriculture, de la transformation, du conditionnement, de la logistique et du commerce de détail à faibles émissions de carbone. Le recours à l’intelligence artificielle peut également stimuler la prochaine révolution agricole dont l’Afrique pourrait devenir l’épicentre mondial.

Nous devons passer à l’échelle supérieure dans ces trois types d’interventions. L’Afrique dispose d’excellents projets pilotes et a tiré de nombreux enseignements d’autres régions du monde. Nous devons constituer des dossiers d’investissement bancables, et alors – comme ne cessent de nous l’assurer les banques de développement, les banques commerciales et les sociétés d’investissement – les financements afflueront.

Quatrièmement, et c’est le plus important, il faut convaincre les dirigeants africains de tous les secteurs que la prospérité agricole est un pilier essentiel de l’architecture de paix et de sécurité du continent et qu’elle doit être traitée comme telle.

 

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