La politique africaine de Trump : stratégie ou logique prédatrice ?
Dans la stratégie de sécurité nationale américaine, l'Afrique n’a plus qu’un enjeu transactionnel en cette ère de rivalités entre grandes puissances.
Publié le 21 janvier 2026 dans
ISS Today
Par
Priyal Singh
chercheur principal, L’Afrique dans le monde, ISS Pretoria
Alors que l’année débute dans un climat tendu, les décideurs mondiaux s’adaptent à une politique américaine agressive et interventionniste, déterminée à imposer ses règles, comme en témoigne la réactivation de la « doctrine Monroe ».
Conçue au XIXe siècle pour affirmer la domination géopolitique des États-Unis dans l’hémisphère occidental, cette doctrine réapparaît dans la stratégie de sécurité nationale américaine de 2025 comme le « corollaire Trump ». Ses répercussions se feront inéluctablement sentir à l’échelle mondiale, y compris en Afrique, même si le continent n’est mentionné que dans trois paragraphes du document.
Comme l’a récemment souligné Niall Ferguson, il s’agit d’un « retour vers le futur », mettant en scène une rivalité renouvelée entre grandes puissances, notamment Washington et Pékin. L’Afrique, qui porte encore les stigmates des conflits par procuration durant la guerre froide et la compétition coloniale, pourrait une fois de plus devenir le théâtre de rivalités autour de ses ressources, de ses marchés et de ses positions géostratégiques.
À cette dynamique s’ajoute l’approche à la carte de Washington en matière de multilatéralisme. En s’engageant de manière sélective auprès des institutions internationales ou en les contournant, les États-Unis sapent l’architecture de gouvernance mondiale. Le message est clair : la force prime et les institutions qui entravent l’action des États-Unis sont remplaçables.
Dans ce nouvel ordre mondial, la loi du plus fort est la meilleure. Pour les États africains, dont l’influence reste souvent limitée, il y a lieu de s’inquiéter. Ils devront faire preuve d’agilité stratégique et diplomatique, mais également de clairvoyance dans l’évaluation des intérêts nationaux.
La plupart des États africains ne peuvent pas jouer le jeu imposé par Washington
La plupart des pays africains ne peuvent pas jouer le jeu des grandes puissances d’autrefois, encore moins celui de Washington. Beaucoup resteront des exécutants plutôt que des décideurs, à mesure que la politique étrangère américaine assume plus ouvertement une approche transactionnelle. Les quelques pays africains capables d’exercer une influence à l’échelle mondiale verront leur marge de manœuvre se réduire.
L’Afrique peut contrer les effets pernicieux de cette tendance en faisant bloc. En revanche, si certains pays privilégient les accords commerciaux et sécuritaires bilatéraux avec des acteurs extérieurs, le continent risque de se fragmenter. Les dirigeants africains seront confrontés à un dilemme : maintenir l’agenda commun de paix et de développement à long terme ou privilégier des bénéfices matériels immédiats.
Lors des négociations, il sera crucial d’identifier les facteurs macroéconomiques qui sous-tendent l’intérêt des États-Unis pour l’Afrique.
En cette période où la confiance dans le système politique et financier mondial s’effrite, la politique économique est davantage axée sur la sécurité nationale. Ce changement amorcé durant le premier mandat de Trump s’est accéléré avec la pandémie de COVID-19 et la guerre entre la Russie et l’Ukraine, avant de se poursuivre sous l’administration Biden.
Aujourd’hui, sous l’ère Trump 2.0, le programme de démondialisation et de réduction des risques s’accélère avec ce que le Financial Times qualifie de retour à « l’impérialisme des ressources ».
Le rôle de l’Afrique dans l’économie mondiale dépendra de sa position dans des filières d’approvisionnement
Dans ce cadre, l’Afrique apparaît comme une arène stratégique en raison de la richesse de son sous-sol. La priorité pour les États-Unis sera de sécuriser les chaînes de valeur des minéraux critiques – cobalt, lithium, cuivre, terres rares et graphite – afin de supplanter la Chine dans les industries d’avenir, notamment les semi-conducteurs, les véhicules électriques et les batteries.
Même si Trump met en avant la relance des énergies fossiles (charbon, pétrole et gaz) pour assurer la suprématie énergétique des États-Unis, la rivalité industrielle sous-jacente avec la Chine est tournée vers l’avenir. La domination de Pékin sur les technologies liées aux énergies propres et au traitement des minéraux contraint Washington à reléguer le leadership climatique à l’arrière-plan, au profit du contrôle des intrants stratégiques.
Cette logique déterminera les lieux d’intervention économique de Washington sur le continent. Il s’agira moins de promouvoir l’intégration commerciale ou la gouvernance et la réforme institutionnelle que de cibler des ceintures minières riches en ressources – de la République démocratique du Congo (RDC) à la Zambie, en passant par la Namibie, le Mozambique et la Guinée.
Dans cette perspective, les États-Unis vont privilégier les accords bilatéraux et transactionnels à court terme, plutôt qu’un engagement moral ou le renforcement institutionnel.
L’accès aux ressources, les accords d’achat et les garanties de sécurité vont primer sur le financement du développement, les chaînes de valeur régionales ou la politique industrielle à long terme. À mesure que la rivalité entre les États-Unis et la Chine s’intensifie, le rôle de l’Afrique dans l’économie mondiale dépendra de son positionnement dans les filières d’approvisionnement de plus en plus sécurisées et concurrentielles.
Les accords entre la RDC et le Rwanda préfigurent la stratégie qui servira dans d’autres zones de conflit
Sur le plan de la sécurité, Donald Trump, qui se présente comme un négociateur et artisan de la paix, privilégiera des interventions susceptibles de produire des « victoires » rapides, visibles, peu coûteuses et peu contraignantes. L’Afrique offre plusieurs opportunités en la matière.
Les processus de paix pourraient ainsi davantage refléter des accords bilatéraux où l’obtention de la paix repose sur un accès politique ou économique, plutôt que sur des accords institutionnalisés. Les accords entre la RDC et le Rwanda confirment cette logique et laissent entrevoir la stratégie qui sera réitérée dans d’autres zones de conflit. Dans cette logique, les interventions américaines pourraient également cibler les États capables de sécuriser les chaînes de valeur minières critiques et les routes commerciales maritimes, surtout celles transatlantiques.
La résurgence des activités islamistes dans certaines régions d’Afrique constitue un troisième point d’entrée pour les interventions américaines. Bien que la stratégie de sécurité nationale déconseille les engagements à long terme, la menace islamiste peut être mobilisée pour justifier des interventions rapides susceptibles d’évoluer vers une plus grande influence géopolitique et économique.
Les récentes frappes aériennes américaines coordonnées avec le Nigeria contre des milices dans le nord-ouest du pays illustrent l’approche de Washington : bilatérale, ciblée, à court terme et en marge des cadres continentaux et internationaux de paix et de sécurité.
Certains États africains pourraient tirer profit de cette nouvelle dynamique, car les règles du jeu sont simples pour ceux qui épousent la vision de Donald Trump. Les gouvernements prêts à s’aligner à sa politique pourraient être récompensés par des accords économiques immédiatement rentables pour leurs élites.
Ces pays devront toutefois renoncer à leur souveraineté et pourraient perdre leur soutien politique national, exclure des partenaires de longue date et affaiblir davantage l’ordre international.
Pour les États africains, cela reviendrait à compromettre l’agenda collectif du continent en matière de paix, de sécurité et de développement, qui repose nécessairement sur une intégration régionale renforcée.
Pour faire face aux vents contraires géopolitiques impulsés par Washington, les dirigeants africains doivent s’unir autour d’une vision stratégique commune, au risque de voir l’histoire se répéter.
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