© REUTERS/Zohra Bensemra

La faim : une arme dans les conflits en Afrique

La famine utilisée comme arme de guerre compromet des décennies de progrès contre la faim dans le monde.

Les conflits modernes ont évolué. Ils utilisent la faim comme arme, infligeant des souffrances disproportionnées aux enfants, notamment au Burkina Faso, au Soudan, en Éthiopie et en République démocratique du Congo (RDC), où les conflits déclenchent de graves crises alimentaires.

Ces crises sont exacerbées par une réponse inadéquate des communautés africaines et internationales, caractérisée par des rapports insuffisants, une assistance humanitaire limitée et des jeux politiques au sein du système multilatéral.

Bien que les progrès de la production agricole et de l’aide humanitaire aient réduit la faim dans le monde au cours des deux dernières décennies, le traitement réservé aux conflits africains « oubliés » par la communauté internationale révèle la pratique du « deux poids deux mesures » qui met en danger la vie des enfants.

L’utilisation de la famine comme outil de guerre n’est pas propre à l’Afrique. Le 29 février, plus de 100 Palestiniens ont été tués et 700 blessés alors qu’ils tentaient de récupérer des colis d’aide humanitaire à Gaza. Deux autres attaques contre des foules attendant de l’aide, les 14 et 15 mars, ont fait des dizaines de victimes.

Affamer les civils est un crime de guerre selon le Statut de Rome et les Conventions de Genève

Le 6 mars, l’Afrique du Sud a déposé une demande de mesures conservatoires supplémentaires auprès de la Cour internationale de justice (CIJ) et de modification de l’ordonnance rendue par la Cour le 26 janvier dans l’affaire qui l’oppose à Israël. La requête de l’Afrique du Sud souligne la famine imminente à Gaza résultant du siège militaire israélien. Les enfants meurent de malnutrition et les Palestiniens affamés se battent pour obtenir des colis d’aide, leur seul secours.

Après des décennies de déclin, un rapport de la London School of Economics de 2021 attribue la résurgence de la faim dans le monde à la guerre et à la politique transactionnelle.

L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) classe la sécurité alimentaire aiguë en cinq phases de gravité : 1. aucune/minimale, 2. sous pression, 3. crise, 4. urgence et 5. catastrophe/famine. Environ 280 millions d’Africains sont confrontés à un certain degré d’insuffisance alimentaire, et au moins cinq pays se trouvent dans une situation d’urgence de niveau 4. Gaza fait face à une famine catastrophique de niveau 5, avec un déclin nutritionnel sans précédent.




Source : Classification intégrée des phases de la sécurité alimentaire (IPC)
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Le 6 mars, Leni Kinzli, porte-parole du Programme alimentaire mondial (PAM) pour le Soudan, a signalé que la population soudanaise était « oubliée », avec 18 millions de personnes, dont quatre millions d’enfants, qui risquaient de vivre la plus grande crise alimentaire au monde. Le Soudan a également le plus grand nombre de déplacés dans le monde, avec 6,2 millions de déplacés internes et 1,8 million de personnes qui ont fui le pays, dont la moitié sont des enfants.

Les parties belligérantes sont accusées de voler des fournitures, de bloquer l’accès aux organisations d’aide, de piller les camions et d’attaquer les travailleurs humanitaires. Le PAM réclame un accès immédiat, sans entrave et sécurisé aux zones touchées par le conflit pour distribuer de la nourriture. S’y ajoute une épidémie de choléra, avec seulement 20 à 30 % des hôpitaux qui fonctionnent dans les zones de conflit.

En Éthiopie, le conflit et la sécheresse ont laissé 20,1 millions de personnes dans l’attente d’une aide alimentaire d’urgence, avec près de 400 décès dus à la famine rien que cette année. L’administration régionale intérimaire du Tigré a déclaré que 91 % de la région était menacée de famine et de mort.

En 2023, le PAM a suspendu l’aide alimentaire à l’Éthiopie à la suite d’accusations de vol coordonné de l’aide. En 2022, un groupe d’experts des Nations unies a accusé le gouvernement éthiopien d’utiliser « la famine comme arme de guerre » dans le Tigré et d’entraver l’accès à la nourriture, à l’aide humanitaire, aux soins de santé et aux services essentiels. Le conflit a réduit de moitié la surface agricole cultivée dans le Tigré lors de la dernière saison, avec une diminution des rendements.

En 2023, le PAM n’a reçu que 32 % des financements nécessaires

En septembre dernier, le Fonds des Nations unies pour l’enfance a qualifié la RDC de « pire endroit au monde » pour les enfants. Dans l’est de la RDC, un représentant a trouvé des jumeaux orphelins souffrant de malnutrition aiguë, avec des engins explosifs attachés à leur corps. Le recrutement d’enfants dans les groupes armés a fortement augmenté ces dernières années. L’escalade du conflit a entraîné un besoin d’aide alimentaire pour 5,4 millions de personnes, dont 2,8 millions d’enfants souffrant de malnutrition aiguë.

Au cours des seuls trois derniers mois, près d’un million de personnes ont été déplacées en RDC. Les récentes avancées des groupes armés vers Sake — une ville de liaison cruciale — menacent l’ensemble du système d’aide, en risquant de couper l’approvisionnement en nourriture et en aide à Goma, qui accueille plus de deux millions de personnes déplacées.

Au Burkina Faso, les insurgés ont bloqué des dizaines de villes et de villages, provoquant des famines massives et des problèmes de santé. Environ 25 % des enfants de moins de cinq ans souffrent d’un retard de croissance et 3,3 millions de personnes sont confrontées à une insécurité alimentaire aiguë.

Les déficits de ressources financières aggravent ces crises. En 2023, le PAM a reçu le financement le plus bas de ses 60 ans d’existence en ne percevant que 32 % des 23,5 milliards de dollars US nécessaires. Il a été contraint de réduire ses rations et le nombre de ses bénéficiaires.

Les plans d’aide pour le Soudan, l’Éthiopie et la RDC sont financés à 50 %, contre 69 % pour l’Ukraine

Les plans d’aide inter-agences des Nations unies pour le Soudan, l’Éthiopie et la RDC en 2024 ne sont actuellement financés qu’à hauteur de 3,6 %, 1,6 % et 13,6 %, respectivement. Leurs plans de financement pour 2023 n’ont atteint que 43 %, 34 % et 40 % de leurs objectifs, tandis que ceux de l’Ukraine étaient satisfaits à 69 % en 2023 et à 11 % cette année.

Affamer les civils constitue un crime de guerre selon le Statut de Rome et les Conventions de Genève, tout comme entraver l’accès à l’aide humanitaire et aux produits essentiels. En 2018, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté à l’unanimité la résolution 2417, reconnaissant que la guerre aggrave la faim et l’insécurité alimentaire. Pourtant, les guerres font des victimes innocentes, et les enfants en souffrent le plus.

Bien que des groupes armés bloquent les livraisons d’aide internationale au Soudan, en Éthiopie et en RDC, l’ampleur et la rapidité des livraisons dans des conflits comme celui en Ukraine soulèvent des questions quant aux choix de la communauté internationale dans sa réponse aux crises.

Malgré le groupe de haut niveau de l’Union africaine (UA) sur le Soudan, le processus de Djeddah et plusieurs opérations militaires en RDC, les interventions de l’UA restent également insuffisantes face aux crises humanitaires. Ce qui peut être attribué en grande partie aux contraintes de financement, au manque de volonté politique et aux ressources limitées pour répondre à l’ampleur des besoins.

Le fléau de la faim provoquée par la guerre exige une meilleure réactivité aux conflits et une meilleure coordination de l’aide pour sauver les civils innocents. La demande adressée par l’Afrique du Sud à la CIJ le 6 mars est un pas exemplaire dans cette direction.

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